Le bateau ivre (extrait)

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,

L’eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et, dès lors, je me suis baigné dans le poème

De la mer infusé d’astres et lactescent,

Dévorant les azurs verts où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l’alcool, plus vastes que vos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,

Et les ressacs, et les courants ; je sais le soir,

L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! 

J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiques

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques,

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! 

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,

La circulation des sèves inouïes

Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

Le bateau ivre (extrait) – Arthur Rimbaud – 1871

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