L’écrivain des ombres

Et voilà Philou est mort ! Non je ne parle pas de mon chat mais bien de Philip Roth, sans aucun doute un des plus grands écrivains qui fut. J’ai donc décidé de partager avec vous un de mes vieux billets – grand Tolkien  onze ans déjà ! – histoire de vous donner envie. Car quand tout est dit, il reste qu’il FAUT lire Philou. Depuis deux jours, en lisant tout les articles, nécro et autre hommages qui lui sont consacrés – le plus intéressant est chez Thom, je ne saurait trop vous le recommander – j’ai vu fleurir le mot burlesque pour parler de son approche et je me suis dit que j’aurais plutôt utilisé grotesque, non pas pour ces romans eux-même mais bien pour les situations dans lesquels il met ses personnages et le point de vu qu’il choisit d’adopter.  Dans le Mystère de Wysteria lodge, Watson donne comme définition du mot grotesque : bizarre, ridicule, remarquable, ce à quoi Sherlock lui répond que ce mot implique surement quelque autre chose, du tragique voire du terrible. Et c’est bien une des forces de Roth de nous servir du terrible avec un humour à la fois si absurde et si corrosif qu’on reste ébouriffée par tant de pertinence et de virtuosité. Je vous laisse donc avec l’écrivain des ombres mais vous trouverez les billets sur la trilogie américaine au bout de ces liens : La Pastorale américaine ; J’ai épousé un communiste ; La Tâche. Enjoy
***

rohtghost.jpgL’écrivain des ombres marque la naissance d’un des plus fameux doubles littéraires de Philip Roth, le tout jeune écrivain Nathan Zuckerman, plus tard narrateur vieillissant de la trilogie américaine.

Le roman s’organise en quatre chapitres étrangement disparates et pourtant intimement lié autour d’un thème : la signification profonde de l’état, à moins que ce ne soit du métier ou encore de la fonction d’écrivain !
Dans le premier chapitre, le narrateur explore l’écrivain comme modèle, à travers sa rencontre avec son maître en écriture et s’attarde sur la distance qui se révèle entre l’homme et le personnage public ou rêvé lorsque passant de la lecture à la vie, l’élève « voit » réellement le maître.
Dans le second il s’attaque à une question en quelque sorte indissociable de l’oeuvre de Roth : Que signifie donc être un écrivain juif ? Peut-il rester lui-même et explorer son propre univers quand la communauté qui l’a soutenu, encouragé et porte d’une certaine façon son identité, l’investit de ses attentes et lui assigne, ou plutôt tente de lui assigner, des devoirs envers sa famille, sa communauté, mais aussi tous les juifs ? Questionnement qui trouve son point d’orgue lorsque la propre mère de Nathan, affolée par les réactions négatives à une nouvelle de son fils, lui demande tout bonnement s’il est vraiment antisémite. Se rendant compte à moitié de l’absurdité de la chose mais incapable de renier en bloc les opinions d’une communauté qui donne tout son sens à sa vie. Il n’y a que Roth pour vous faire rire avec un sujet pareil, à la fois absurde, profond, cynique et déchirant.
Le troisième chapitre permet à notre narrateur en plein délire de projeter la question sur une jeune femme qu’il a brièvement croisé chez son fameux « maestro ». Il imagine sous le physique fascinant de la belle étrangère une Anne Franck rescapée de Belsen qui, apprenant sur le tard la survie de son père lors de la publication de son fameux journal, choisit de garder le silence pour laisser à son témoignage « posthume » toute sa force d’impact sur la prise de conscience post-holocauste. Quitte à renier son identité et se condamner elle-même à une infinie solitude. Étrange avatar de l’agneau sacrificiel offrant son identité au monde d’après-guerre !
Le dernier chapitre enfin boucle la boucle et revient sur le quotidien du « célèbre écrivain » et ce qu’il peut avoir d’invivable pour son entourage.  Est-ce cela finalement être écrivain : donner son temps et son âme à l’écriture en lui sacrifiant tout et d’abord ses proches ?
D’une construction plus rigide que les romans de la trilogie américaine, L’écrivain des ombres est dans un premier temps un peu déstabilisant voire frustrant.  Le changement de focale à chaque chapitre prive de chaleur humaine les marionnettes de Roth, à l’exception notable de Zuckerman et de sa famille, et les maintient à mon sens à l’état d’archétypes. A l’arrivée pourtant, ces personnages mettent en scène une très belle réflexion sur le métier d’écrivain et sur la signification profonde d’un tel engagement envers soi-même, avec ses contraintes et ses ruptures. Remarquable !

L’écrivain des ombres – The ghost writer – Philip Roth – 1979 – Gallimard 1981 – traduit de l’anglais par Henri Robillat.

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33 réponses à L’écrivain des ombres

  1. sylire dit :

    Cette fois je n’étais pas sur ton blog quand j’ai reçu ton commentaire. Enfin pas encore, car je faisais un p’tit tour. Je vois que nous avons toutes deux des heures tardives !

  2. sylire dit :

    Je n’ai jamais lu P Roth (ou il y a longtemps et je ne m’en souviens pas).
     Cela ne m’a jamais attirée. Je ne sais pas pourquoi. Il faudra tout de même que je tente.

    • yueyin dit :

      le lire a été une révélation pour moi… J’ai complètement craqué pour la trilogie américaine et j’ai bien l’intention de continuer ma découverte du « plus grand écrivain vivant » (dixit thom !)

  3. Turquoise dit :

    Jusqu’à présent, mon expérience de Philip Roth n’a pas été très concluante…Après t’avoir lue, je vais quand même pousser ce titre sur ma LAL ! Bonne journée, Yueyin ! 😉

    • yueyin dit :

      Ah je ne sais pas Turquoise, son écriture est à la fois exigeante et exubérante (voire bavarde), ça ne plait pas à tous… Mais il a écrit tant de livres dans des styles différents qu’il mérite certainement une seconde chance 🙂

  4. Anne dit :

    Je n’ai rien lu de Roth. Ouh là, ça m’a tout l’air d’être une lacune!

    • yueyin dit :

      Bah il n’est jamais trop tard, cela fait moinsd’un an et quatre livre que j’ai fait sa connaissance et je me réjouis de savoir qu’il me reste un tas d’ouvrages à découvir ;-))

  5. Gaël dit :

    Si le billet de train pour un cours de Thom tient toujours, je veux bien me remettre à « La Tache » (jeu de mots!).
    Et si tout ça n’était qu’un grand canular fomenté par toi et ton drôle de frangin pour réhabiliter un auteur tout pourri qui doit être en fait votre oncle ou votre voisin???
    Je vais quand même relire « La Tache ». Qu’est-ce qui faut pas faire pour retourner à la fac!

  6. Moi je dis Canular ou pas … Objectif atteint …Il va rejoindre ma déja trop importante PAL !!! 
    Et pas d’impatience miss Yue Yin, je m’essaye ces temps ci à des exercices dont je n’ai pas l’habitude…Alors très bientôt une critique livresque, qui devrait te surprendre, au Domaine. 

  7. Thom dit :

    C’est vraiment une excellente critique, chère soeur 🙂

    Ce livre pose plein de questions que tu récapitules bien, et en effet il est moins achevé que d’autres de Roth. Il faut dire aussi qu’il était plus jeune, et puis surtout qu’il avait déjà en tête, je crois, d’écrire une série et pas juste un roman. Sur des thèmes similaires, « Zuckerman unbound » (le volume suivant), est inifiniment plus réussi, un peu le premier roman « adulte » de Philip Roth.

    Que dire de plus que tout ce que tu as dit ? Hum…ah si :

    – mon passage favori reste le dialogue non pas avec la mère, mais avec le père, dans lequel Roth réussit un truc que je trouve magique…on éprouve tout à la fois une profonde empathie pour Zuck et pour son contradicteur.

    – ce livre est le seul de la série à être à la première personne.

    – c’est également l’un des seuls Roth, avec « My Life As A Man » (le premier Zuckerman, en fait, même si on ne le voit pas très longtemps) où l’humour de l’auteur est sinon absent du moins discret.

    En tout cas bravo : tu as gagné un billet de train pour venir assister à mon cours de lundi (en plus c’est pile de ce livre-ci qu’on va parler :))

    • yueyin dit :

      Merci brother… J’ai mis le temps je le reconnais 🙂
      Je suis allé relire le passage entre Zuck et son père, il est bien plus déchirant que celui avec sa mère qui verse plus dans l’absurde… Seule cette famille semble vraiment vivante dans ce livre. C’est à la fois ce qui nourrit nathan et ce qui l’exaspère… et tu as raison on ressent autant d’empathie pour les deux personnages qui pourtant sont en totale opposition… très fort ce philip très fort…
      Aller le prochain sur ma liste c’est la contrevie… (j’en ai encore plein à lire lalala…)
      à lundi alors ;-D

  8. BelleSahi dit :

    J’ai lu Une tache de Philip Roth et je ne suis pas allée jusqu’au bout. Peut-être pas le bon moment ?

  9. Isil dit :

    Ah il faudra un jour que je me décide à découvrir cet auteur.

  10. fashion victim dit :

    Tu as succombé aux sirènes conjuguées de Roth et de Thom… :))) Ta critique est remarquable, mais je crois que je passe en tout cas pour le moment…

    • yueyin dit :

      Ah oui je l’avoue… tout est de la faute de Thom !!!  Le remercierai-je jamais assez de m’avoir poussée à lire Roth ??? Il est génial, il faut quand même le clamer haut et fort… 😉

  11. Thom dit :

    Le billet est valable, mais seulement offert après lecture et critique de haute volée du bouquin – genre celle de ma chère soeur.

  12. Au-delà de la nouvelle, et de ton billet lui-même, j’ai trouvé diablement émouvant de retrouver en commentaires des pseudos aujourd’hui disparus mais qui faisaient partie à l’époque de mon quotidien bloguesque.
    Rien que pour ça, merci P. Roth (je ne me permettrai pas le « Philou », nous n’étions pas aussi proches que vous pouviez l’être !).

    • yueyin dit :

      Oui cela fait bizarre de revoir certains noms aujourd’hui disparus dans les éthers de l’internet 🙂 (Et si en plus d’aucun s’amuse à en changer… :-p)

  13. Ingannmic dit :

    Bon sang, l’espace d’un instant, j’ai cru que Philippe Jaenada était mort (parce que c’est lui que, personnellement, je surnomme Philou…) ! Or, celle de Roth suffit amplement à ma peine. Ce qui me console un peu, c’est qu’il me reste encore beaucoup de ses titres à découvrir..
    Bravo pour ton hommage, en tous cas.

    • yueyin dit :

      Non par Jaenada, (il est jeune non) je viens juste de le découvrir avec la Serpe, une superbe surprise, un tour de force littéraire même, dont il faudrait bien que je parle d’ailleurs…

      • Thomas dit :

        Philippe Jaenada a officiellement déclaré chez feu les Chats de biblio qu’il n’aimait pas trop qu’on l’appelle Philou 😉

        Pour Philip Roth on ne sait pas trop, il semble que personne ne lui ai jamais posé la question (incroyable, j’en conviens), donc dans le doute… je pense que ça passe.

  14. Parce que tu l’appelles Philou ?

  15. BlueGrey dit :

    Notre cher Philou… J’en re-pleure un coup… :'(
    Et je ne saurai dire lequel de ses romans je préfère : « Pastorale américaine », « J’ai épousé un communiste », « La Tache », « Le complot contre l’Amérique »… ? Quoique, « Opération Shylock » ? Ou « Indignation » ? Pfff…
    Mais après tout, pourquoi choisir ?

  16. Thomas dit :

    J’étais content de voir un second billet en si peu de temps mais en fait, tu as un peu triché 😉

    Mais c’était sympa quand même de relire ce billet, enfin je crois, cela ne nous rajeunit pas trop non plus, hein ^^

    • yueyin dit :

      Le prochain arrive, le souci c’est que je les écrit dans ma tête et ils ont tendance à y rester MAIS j’ai pris de bonnes résolutions 😀

      Et sinon on est toujours jeune seulement depuis plus longtemps 😀

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