Madame Homais

monodMadame Bovary se terminait sur l’annonce de la Croix d’honneur du pharmacien Homais, Madame Homais débute à la veille de la cérémonie de remise de cette croix alors que le pharmacien est en pleine rédaction de son – long – discours de remerciements et que sa femme procède à un examen de conscience aussi pointilleux que laïque en voltairienne convaincue ; peut-être en effet n’a-t-elle pas été complètement irréprochable lors des événements dramatiques qui ont endeuillé la commune de Ry. Peut-être aurait-elle pu aider cette Delphine Bivarot qu’elle n’aimait guère mais dont les ragots se sont grassement nourris avant de la pousser au suicide. D’autant qu’il se murmure qu’un écrivain se serait inspiré de cette histoire et que tout Paris s’en ferait les gorges chaudes…
« Dès le mois de novembre 1856, on se mit à chuchoter de tous côtés que la triste histoire du docteur Bivarot et de sa femme semblait avoir été utilisée par un écrivain. La publication d’un roman aurait même déjà commencé, disait-on, dans une “revue de Paris” ; l’auteur serait un certain M. Fobert, ou Foubert […] ; bref, on ne le connaissait pas. Et on n’avait pas particulièrement envie de connaître un personnage indiscret et dissimulé, qui se serait procuré, Dieu sait comment, des informations sur la vie privée de personnalités rilloises. »
Ah le délicieux plaisir de l’intertexte… Genette avait proposé de « récrire ‘Madame Bovary’ en quittant le point de vue d’Emma », Sylvère Monod choisit celui de l’épouse de l’outrecuidant pharmacien Homais – archétype du petit bourgeois aussi sot qu’imbu de lui-même, en fait une femme à l’exigeante honnêteté et lui fait raconter sa vie – moins simple et monolithique qu’on eut pu le croire – et les événements quelque peu dramatiques mais somme toute banals qui ont agité sa petite ville au point d’en faire un modèle des « moeurs de province ». L’auteur connait son Flaubert sur le bout du doigt et s’amuse avec malice et élégance, dans une langue sublime qu’on ne peut guère comparer qu’à son modèle, entrainant son lecteur dans une farce drolatique mais non exempte de réflexion. L’analyse des relations entre personnages en particulier l’a semblé singulièrement profonde. Il est vrai que j’ai toujours eu une relation étrange avec Emma. Pendant longtemps, j’ai été incapable de lire ce roman, ennuyeux au possible – et puis un jour – car j’ai tendance à m’obstiner quand un livre unanimement célébré me reste inaccessible – révélation, épiphanie, foudroiement – à trente-cinq ans enfin, je l’ai fini et adoré. Sans doute, comme le dit si bien Sylvère à propos de Marie, me fallut-il « des années pour me faire à l’idée qu’une personne privée soudain d’un plaisir vil est peut-être exposé au même déchirement que si le plaisir avait été d’une sublime noblesse ; et qu’on est parfois appelé à montrer de la compassion, et à en éprouver, pour quelqu’un qu’on n’en juge pas digne. » Je me demande encore ce que cela m’apprend sur moi-même (trop de moi dans cette phrase my bad).
Quand on appartient à l’étrange espèce de ceux pour qui les personnages de papier ont autant de réalité voire plus que ses voisins de palier, l’intertextualité est toujours un petit plaisir coupable, mais quand elle est écrite avec autant de talent dans le style, la narration et le propos, c’est le bonheur tout simplement. Magistral !
Madame Homais – Sylvère Monod – 1987 – Belfond
Mille mercis Cuné pour cette découverte et ce prêt. Sylvère est grand !

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12 réponses à Madame Homais

  1. J’aurais dit bof, mais finalement, après avoir lu ton billet, je me dis pourquoi pas.

  2. jerome dit :

    L’intertextualité, ça me parle depuis mes cours de littérature comparée à fac. C’est vraiment un sujet qui me passionne.

  3. Une fois de plus, je passerai après Yueyin.
    Mais au fait ! Si elle passe en première partie, je fais la star !
    Je ne le promets même pas pour février. Une PAL, on sait ce que c’est : – )

    Je note le lien.
    (tu es citée samedi prochain pour Siri)

  4. Karine:) dit :

    Comme tu peux t’imaginer, il me le faut hein! Et on a eu EXACTEMENT le même parcours avec ce roman. On a aimé limite au même âge!

  5. keisha dit :

    « le » traducteur de Dickens..; M’étonne pas que Cuné est sur l’affaire!

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