Mémoires d’Hadrien

hadrien« Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. »
Flaubert

Au IIe siècle de notre ère dans une longue lettre à son petit-fils adoptif et successeur putatif, Marc-Aurèle, Hadrien, empereur vieillissant se confie sur sa vie et ses œuvres, ses désirs et ses volontés, ses goûts artistiques, ses réflexions philosophiques, ses réussites, ses échecs…

Ces mémoires, rédigées à la première personne donc – et ce n’est pas rien d’attirer si bien le lecteur dans l’esprit d’un homme qui vécut il y a presque deux millénaires, se structurent en périodes. Le premier chapitre – animula, vagula, blandula – campe le personnage, ses valeurs et ses convictions, les suivants retracent sa trajectoire :  sa jeunesse jusqu’à la mort de Trajan son père adoptif – Varius multiplex multiformis, ses premières années d’empereur pacifiste et épris d’ordre – Tellus stabilita, l’apogée de son existence et sa passion pour Antinoüs – Sæculum aureum et enfin les dernières années de sa vie Patientia, qui voient l’empereur, physiquement diminué, s’interroger sur la mort, la sienne et celle des autres, mais aussi plus généralement sur l’impermanence de toutes choses.

Comme toujours au moment d’écrire sur un classique, je me demande en toute honnêteté qu’écrire qui ne l’ait pas déjà été, et beaucoup mieux, sur ce roman considéré assez universellement comme un chef d’œuvre et inscrit sur la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps*. Et comme toujours également, je me dis que le seul point de vue adoptable est celui de l’expérience de la lecture. Car j’avais déjà lu ce roman, il y a trente ans je pense, et à l’époque il ne m’avait pas laissé de souvenirs durables. Oh j’avais aimé mais comme un roman historique. Ce qu’il est sans aucun doute – l’érudition de Marguerite Yourcenar scintille à chaque page mais tellement intégrée et je dirais digérée qu’elle ne semble jamais pesante. Je l’avais aimé donc mais comme tant d’autres et oublié. J’ai toujours aimé l’histoire avec passion sinon avec sagesse et dévoré des quintaux de romans historiques de toute qualité. Mais en limitant ma lecture à cet aspect, j’étais passé à côté de ce livre – question d’âge, de période, d’expérience, de vitesse peut-être car j’en étais encore à mes périodes insatiables et ogresques de lectures dévorées toutes crues et à toute allure (mais je me suis calmée, si si je l’atteste, lecteur de peu de foi, je lis moins et moins vite) car s’il est bien plus qu’un roman historique, il se déguste lentement, se relit par morceaux, se médite, oblige à l’interruption par surcharge cognitive, au retour en arrière pour la musique des mots. Méditation philosophique et esthétique sur la solitude de l’esprit humain en quête de sens – en cette période où Flaubert l’envisageait libre car dégagé de tout dieu, réflexion humaniste sur les appétences humaines à l’ordre ou au chaos, au bonheur ou à la liberté, analyse lucide des traces que tout homme espère laisser sur l’onde des temps, ode à la tolérance et la paix – si ardemment souhaitées si rarement accomplies, exploration désenchantée des rapports de l’esprit et du corps, celui-ci servant celui-là avant de l’asservir par ses fêlures et ses usures. J’en oublie sans doute, tant ce roman est riche et dense, superbement écrit aux limites du roman classique et de la poésie pure.  Sublime !

Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar – 1951 – Plon

*Celle du cercle norvégien du livre composée à partir des propositions de 100 écrivains de 54 pays différents

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Les Barbares

barbares« Chacun appelle Barbarie ce qui n’est pas de son usage »*

Au premier abord, Les Barbares dirigé par Bruno Dumezil peut impressionner par sa taille et son poids – 1500 pages tout de même, mais la forme même de l’ouvrage en rend l’accès assez aisé même pour une non-historienne comme moi. Il s’agit en effet de cinq articles de synthèse, explorant l’histoire de ceux que l’usage a consacrés comme barbares. Car comme le fait justement remarquer l’auteur dans sa préface, le barbare n’existe pas par lui-même mais dans l’œil de celui qui projette sur son altérité un certain nombre de représentations subjectives, qu’elles soient liées à son langage, sa vêture, ses coutumes, sa violence incontournable, son animalité supposée ou sa pilosité débridée (Ah les barbares chevelus !).

Le premier article se consacre donc à la conception grecque du barbare (à tout seigneur tout honneur puisque c’est aux grecs que nous devons le mot barbare –  celui qui communique par des bar-bar-bar et non en bon grec, le second celle de Rome, des origines jusqu’à l’apogée de l’empire. Le troisième, lui, se consacre à l’antiquité tardive et revient sur l’état des lieux des connaissances actuelles sur ce que l’on a longtemps appelé « les grandes invasions » – notion aujourd’hui largement remise en cause par les progrès de l’archéologie notamment. Le chapitre quatre s’intéresse au moyen-âge et à l’éloignement de la barbarie avant que le cinquième ne revienne sur les représentations modernes et contemporaines du fameux barbare – entre autre, mais pas uniquement, dans la littérature. En tout une centaines de pages pleines d’intérêt dont je ne saurais trop recommander la lecture. Et donc me direz-vous où sont passé les 1400 pages restantes ? Elles sont consacré à une petite encyclopédie de la barbarie – un glossaire plutôt – où les entrée les plus classiques – Gaulois, Celte, Burgonde, Huns ou Wisigoth – en côtoient d’autres plus surprenantes peut-être comme  Asterix, Asimov, Conan ou Game of throne le tout dans une gamme très variées, citons Lindisfarne, Ibn Kalhûn, boire dans un crâne, Sutton Hoo, Cheveux et poils (si !) ou Withby. Je ne vous dirais pas que j’ai lu tous les articles du glossaire, mais je l’ai abondamment feuilleté, ce qui m’a permis d’éclairer certaines notions un peu floues dans mon esprit et de découvrir avec intérêt des faits et des analyses dont je n’avais pas idée.

Alors certes il faut aimer les barbares, sans doute suis-je gagnée d’avance, étant tombée dans la fantasy quand j’étais petite (et dans Astérix semble-t-il) ce qui m’a de tout temps amenée à me poser toutes sortes de questions incongrues sur le peuplement anglo-saxons de la Bretagne (il fut un temps où il était bien difficile de trouver des textes en français à ce propos, croyez-m’en), la culture des hommes du nord (là on a Régis Boyer et c’est bien), l’ogham, l’Edda, le Kalevala, les mérovingiens chevelus ou le royaume wisigoth (après tout, Toulouse en fut la capitale un temps, ça crée des liens). J’ajoute que bien entendu chaque entrée est confiée à un spécialiste de la question, ce qui en plus d’être très ébouriffant donne une idée assez claire de l’état de la science aujourd’hui autour de ces thèmes. Passionnant !

Les Barbares – 2016 – dirigé par Bruno Dumézil – PUF

*Montaigne

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Apaise le temps

quint » Relier, c’est bien, ça parle des gens et des livres qu’on relie, qu’on relit ».

Aujourd’hui Yvonne est morte et avec elle c’est une institution qui risque de s’éteindre. Celle des Livres, une petite librairie de Roubaix, fondée par les parents de la défunte et depuis toujours planche de salut pour les avides de connaissances que ce soit celle des livres ou celle des mots. Car chez les Lepage – libraires de père en fille, on ne dédaigne pas les apprentissages de base et bien des gens du coins quelles que soient leurs origines leur doivent d’avoir appris à lire. Yvonne, tout naturellement pourrait-on dire, a tout légué à Abdel Duponchelle, professeur de lettres et client assidu depuis ses cinq ans quand il réglait royalement ses achats avec des pièces de 20 centimes. Mais pour quoi faire finalement ? Tout liquider, faire table rase du passé ou sauver ce qui peut l’être ? Voilà les questions que se pose Abdel et bien d’autres vont s’y ajouter. Ainsi il a toujours su qu’Yvonne ancienne photographe talentueuse n’avait plus touché un appareil depuis 62 mais pourquoi ? De même qu’il savait que son père était mort tragiquement la même année mais pas vraiment les détails ? Et de toutes façons, peut-on encore sauver une librairie de quartier à Roubaix – ville la plus sinistrée de France – par les temps qui courent ?

Apaise le temps est un tout petit livre – moins d’une centaine de pages –  qui tient le pari de brasser en un tout étonnamment lumineux de multiples thèmes étonnamment sinistres. Misères urbaines, illettrisme, médiocrité ambiante, commerce sauvage et sans âme – l’irruption d’une monstrueuse librairie en ligne à la surface démentielle ! à Roubaix ! mais à quoi peut-il bien faire allusion, on se le demande ? – solitude des déplacés et soudain au milieu de ce peu réjouissant tableau les fantômes de la guerre d’Algérie qui s’invitent. Et pourtant, pourtant il y a de la lumière dans tout cela, dans ces personnages, au premier chef Abdel Duponchelle dont le nom est un pont en soi, mais aussi Zina l’albanaise diplômée des métiers du livre qui ne se fait pas à sa reconversion en manœuvre déshumanisée de la grande multinationale « culturelle », Rosa l’assistante sociale qui ne lit pas pour ne pas rêver et Saïd le vieil exilé qui collectionne les mots. À eux quatre, c’est qu’ils nous redonneraient foi en l’humanité si on n’y prenait garde. Alors certes les allusions à la guerre d’Algérie me sont parfois passées au dessus de la tête, je le connais mal ce conflit et Michel Quint ne s’attarde pas à remettre le contexte mais c’est égal, rien que pour son humanité, son amour de la lecture qui relie et son style incroyable – que je découvre, qu’il m’a fallu apprivoiser et qui m’a finalement conquise – c’est un roman qui vaut le détour. Apaisant !

Apaise le temps – Michel Quint – 2016 – Phébus

Les avis de Cuné , Jérôme et  Noukette qui m’ont donné envie

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La Rage

La-rage-de-Zygmunt-MiłoszewskiTeodor Szacki est désormais procureur dans la ville d’Olsztyn célèbre pour ses onze lacs, son passé prussien et les beaux bâtiments qui lui restent de cette époque. Nouvelle ville, nouveau départ pour notre atrabilaire procureur qui vit avec une nouvelle compagne et son ado de fille. Ce qui ne va pas sans heurts et lui cause bien des contrariétés. D’autant que c’est un peu calme sur le plan professionnel et qu’il aimerait bien un peu plus d’action, une belle enquête peut être, ou plutôt un bon meurtre pour dire les choses, quelque chose qui lui stimule un peu les neurone et lui permette d’utiliser ses bien réelles compétences d’enquêteurs. Et malheureusement, il va être exaucé, notre Téodor, et au delà de ses rêves les plus obscurs.

Après s’être frotté aux souvenirs douloureux de la Pologne communiste à Varsovie dans Les Impliqués et avoir exploré les relents de l’antisémitisme à Sandormierz dans Un fond de vérité*, Zygmunt Milosewski confronte ici son procureur fétiche – un peu aigri et bien mal embouché – aux violences faites aux femmes. Et comme toujours il le fait avec une précision et une pertinence qui fait un tantinet froid dans le dos. Du sexisme le plus ordinaire, dont Szacki est loin d’être exempt, aux pires violences, il entrelace les fils de son intrigue et conduit ses personnages jusqu’au point de non retour, brossant en creux le portrait d’une Pologne contemporaine à la fois tournée vers l’avenir et rongée par le passé, la désorganisation voire l’incurie. La Rage est un très bon polar prenant et bien écrit, tout au plus – si je devais mettre un bémol – regretterais-je quelques questions restées sans réponses mais mon rationalisme est un peu chatouilleux. Cet opus marque, semble-t-il, la fin des aventure du procureur Szacki et c’est bien dommage. Objectivement son égotisme finissait par considérablement m’agacer je l’avoue, mais le suivre dans ses enquêtes fut un vrai plaisir… Dépaysant !

La rage – 2014 – Zygmunt Milosesewski – traduit du polonais par Kamil Babarski – Fleuve éditions 2016

L’avis de Ys qui l’a fait connaitre ce cher et agaçant procureur

*non chroniqué, my bad

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Techno faerie

51myti0yHmL._SX195_« Comment ça, privé de livres ?
– Et ce n’est que le début, mon garçon. Tu connais les lettres, les mots et les histoires, tu les connais peut-être trop bien. Alors, pour commencer, tu arrêtes les livres et tu apprends. Tu apprends la forêt, les arbres, les plantes, les feuilles et l’encre. Après, on verra.
– Mais je ne peux pas vivre sans livre ! »

Et les fées sont sorties de sous la colline… Non pas les fées des livres d’images, issues d’un temps où le bougeoir était le top de l’équipement high tech, mais des fées d’aujourd’hui, ayant appris des hommes les bienfaits de la technologie, pour peu qu’on la purge de ses allergènes ferreux. Et il est temps que les hommes et les fées se rencontrent si l’on veut – quelle que soit son origine – qu’il y ait encore une terre où vivre, parce que laisser les rênes aux hommes n’a clairement pas été l’idée du millénaire et qu’on ne sera pas trop de tous le monde, mortels et immortels, pour réparer tout ça. Enfin si tout se passe bien et que les hommes surmontent le choc parce que évidemment apprendre que trolls, pixies et licornes peuvent batifoler dans leurs arrière-cours n’a jamais plu aux humains, la magie les déconcerte voilà, mais avec un peu de persévérance…

Techno faerie est ce qu’on appelle un fix-up, un arrangement en somme, une anthologie, un bouquet de nouvelles autour d’un monde où la technologie ayant muté sous la colline, les faes se retrouvent prêtes à faire leur coming-up – arrivée en forme de révélation – à la face de l’humanité dans le but quand même assez clair d’enrayer le désastre écologique en marche. Les nouvelles se présentent sous des formes diverses, explorations initiatiques façon magicien d’Oz, journal intime d’un ingénieur traumatisé (le rationalisme vit des jours difficiles), extrait de journaux ou de manuels d’histoire, chroniques révolutionnaires, Space opéra magiquement modifié… Un arrangement éclectique donc mais qui brosse un vrai portrait de monde, cohérent, dense, bariolé, dans une veine optimiste (ça nous change) même si la magie d’êtres bienveillants ne peut jamais éluder la présence de résistances tout aussi magiques et plus dans la veine des histoires horrifiques d’autrefois. C’est joyeux, coloré, drôle, fort bien écrit et bellement illustré – le dernier tiers du livres est consacré à un très beau glossaire, en images et en couleurs, des différentes fées, classiques et traditionnelles ou récentes et inédites (en tout cas pour moi), signé de noms prestigieux (j’ai un faible pour Caza que voulez-vous) – un bel ouvrages à recommander à tous ceux qui – comme moi – aimerait bien qu’un jour, un lutin (évitons les trolls merci, on les dit bourrus et parfois affamés) vienne leur faire la causette. Chatoyant !

Techno faerie – Sara Doke – 2016 – Les moutons électriques

PS : Vous vous demandez peut être ce que vient faire la citation en exergue. D’abord je l’aime bien, on dirait moi, ensuite et bien ensuite c’est pour vous faire entrevoir que je suis très loin d’avoir résumé tous les thèmes qui foisonnent dans ce bouquin… Car bien sûr il n’y a pas que du mauvais dans l’homme et du bon chez les faes.

PPS : J’avais très envie de lire Sara Doke qui est la traductrice de la magnifique Fille automate de Paolo Bacigalupi (en plus d’être celle d’Ilona Andrews pour ceux qui apprécient la très irrévérencieuse Kate Daniels). Et j’ai bien fait.

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Défaite des maitres et possesseurs

Défaite-des-maîtres-et-possesseurs« Qui veut être le maître se perd ; qui veut par-dessus tout compter au nombre des possesseurs ne se maintiendra qu’en dépossédant tous les jours tous les autres »

Quand Malo rentre chez lui ce soir-là, c’est pour trouver un appartement vide et une soirée pétrie d’angoisse.  Tant de choses peuvent arriver à Iris seule dans la ville. Et il a raison d’être inquiet car Iris a eu un accident et ne sera opérée que s’il fournit des papiers en règles… qu’il n’a pas. Iris est une clandestine ; elle n’est pas née pour être femme de compagnie et si cela se sait, les conséquences seront inexorables. Car Malo et Iris ne sont pas de la même espèce, les humains ne sont plus maitres et possesseurs de la terre et pour Malo, les choses, déjà moralement compliquées, vont aller d’inextricables en tragiques…

Conte philosophique plutôt que roman, Défaite des maitres et possesseurs, est une lecture dérangeante à plus d’un titre. Certes ce qui apparait au premier chef c’est la dénonciation du spécisme, cette idée que certaines espèces – la nôtre ou les démons stellaires du roman – auraient des droits supérieurs aux autres et notamment celui de faire subir n’importe quelles atrocités à ces autres espèces tant qu’elles y trouvent un intérêt même léger. Un réquisitoire très en vogue ces derniers temps et je dois bien l’avouer implacablement présenté – ça retourne croyez m’en. Mais au delà de ce thème très précis – et affreusement détaillé – il s’agit ici d’une dénonciation beaucoup plus large de tout un mode de vie – le nôtre – fait d’aveuglements volontaires, de dominations implacables, de déclassements sauvages, d’une violence tout azimut bardée de bons sentiments, de gaspillages et ravages irréparables, d’une fuite en avant irrépressible vers des lendemains qui déchantent déjà. Et c’est efficace. Trop peut-être pour un roman car souvent l’histoire se délite un peu dans le manifeste au point d’en perdre un tantinet d’intérêt. Tel quel c’est une fable ambitieuse, affutée et désespérante. Déprimant !

Défaite des maitres et possesseurs – Vincent Message – seuil 2016

Les avis de Aifelle, Ys , PapillonNoukette, Lily, keisha, enthousiastes, celui de Jérôme plus réservé

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Amélia Peabody Emerson – rechute d’une relectrice

crocoDepuis que ce blog existe, soit un peu plus de dix ans maintenant, j’ai déjà eu l’occasion de parler de ma très chère et très aimée Amélia Peabody Emerson mais à la faveur d’une relecture extensive et chronophage de toute la série de ses enquête criminello-archéologiques (d’où la jachère actuelle de ces humbles pages), il me semble qu’il est temps de proclamer une fois encore à la face de l’internet mon attachement inconditionnel à ce magnifique personnage de papier et aux non moins attachants romans qui content ses aventures.

Amélia Peabody est née en 1884 à l’âge de trente-deux ans (âge qu’elle et son auteure regretteront hautement d’avoir si imprudemment livré dans Un crocodile sur un ban de sable, premier volume de ses enquêtes), célibataire studieuse au caractère trempé, un rien tranchée dans ses opinions et peut être un tantinet excentrique, elle se trouva cette année-là orpheline et maitresse d’une jolie fortune. Qu’à cela ne tienne, l’occasion était belle d’aller voir de plus près ce que le monde, qu’elle avait si assidument étudié dans les livres, avait à lui offrir. Et le fait est qu’il allait lui offrir beaucoup et tout d’abord un mari et associé hors du commun en la personne de Radcliffe Emerson, brillant égyptologue aussi irascible que passionné – j’aurais pu ajouter quelque peu bruyant ainsi que son surnom égyptien de maître des imprécations le laisse à penser. En vérité je ne spoile guère en vous révélant ce mariage car s’ils se rencontrent dans le premier tome – Amélia se faisant vertement tancée dans le musée du Boulag par le-dit Emerson qu’elle remet dument à sa place, petite passe d’armes apéritive pour leurs volcaniques relations à venir – la saga compte quelque chose comme vingt tomes, on se doute donc rapidement que leur relation est appelée à un bel avenir. De fil en aiguille, ou plutôt de cadavres frais en momies millénaires, leur bouillante association charmera les lecteurs – enthousiaste en ce qui me concerne – durant quelque 40 ans puisque la série se clôt pendant la saison de fouille 1922-1923 restée célèbre pour la découverte de la sépulture royale et néanmoins intacte de Toutankhamon. Mais c’est aller un peu vite, car au cours de ces 39 années d’aventures essentiellement égyptologiques mais avec plus qu’un soupçon d’enquêtes criminelles (à moins que ce ne soit l’inverse), sethosAmélia connaitra les joies de la passion partagée – tant amoureuse que professionnelle, celle plus douteuse de la maternité – un fils unique des plus surprenants (Ah Ramsès) et une fille adoptive tout à fait inattendue, des enquêtes criminelles à ne savoir qu’en faire, une oasis perdue dans la meilleur tradition d’Henri Ridder Haggard, une lutte assidue contre un maître du crime (n’ayons pas peur des mots), des remous politiques, une grande guerre, des petits-enfants, que sais-je encore, sans se départir ni de son ombrelle – instrument fort pratique tant pour se frayer un chemin ou assommer un malotru que pour s’abriter du soleil, ni de son humour. Inlassablement intéressée par l’étude de la nature humaine – dans une tradition très christienne, les allusions à dame Agatha sont un plaisir supplémentaire pour moi – et toujours prête à se mêler des affaires d’autrui qu’elles soient d’ordre archéologique, criminelle ou sentimentale, dotée d’une ahurissante confiance en elle et d’un aplomb désarmant, Amélia – qui doit son nom à Amelia Edwards, tout comme son mari partage nombres de traits avec l’égyptologue Flinders Petrie qui posa les bases de l’archéologie scientifique si l’on peut dire – est un personnage de papier tout à fait plaisant à suivre et bien difficile à oublier.

momieÊtes-vous relecteur ? Je le suis ! Tout à coup, soudainement, sans raison valable sinon un fragment de dialogue entendu ou une image fugace, me vient l’envie de me replonger dans une œuvre et lorsqu’il se trouve que l’œuvre en question court sur 20 tomes couvrant quarante années de vie, c’est d’une sorte de plongée en eau profonde qu’il s’agit. Pendant deux semaines, j’ai vécu en Égypte – une Égypte d’un autre siècle magnifiquement restituée par une auteure égyptologue elle-même, pris le thé à cinq heures, rêvé de sandwich au concombre, pesté contre les conventions vestimentaires toujours défavorables aux femmes – vous ai-je dis que Amélia était une suffragette convaincue sinon assidue – découvert des tombes oubliées, réformé des criminels endurcis et le grand concepteur sait que je n’avais pas envie d’en sortir. Comment revenir de si loin ensuite pour se retrouver tout benoitement dans un quotidien sans la moindre momie (à propos je soupçonne fortement le gamin de la momie 2 – film réjouissant – d’être directement inspiré du fils prodigue d’Amélia et Radcliffe, Ramsès, mais à vrai dire je soupçonne aussi que le-dit Ramsès avait été plus ou moins inspiré par un fugace personnage de dame Agatha, le Carmichael de Rendez-vous à Bagdad – oui je soupçonne beaucoup, c’est mon côté Amélia). Enfin cela m’aura permis (pendant ce voyage temporel impromptu) de relire les tomes dans l’ordre – leurs éditions françaises ayant été des plus anarchiques – voire de compléter la série car j’ai enfin lu les deux derniers en anglais, ceux-ci n’étant toujours pas, trois fois hélas, traduits. Dernière chose assez amusante, Amelia et Radcliffe ont inspirés des avatars steampunk des plus amusants en les personnes d’Alexia Tarabotti et Lord Maccon sous la plume de Gail Garriger dans son Protectorat de l’ombrelle. Et oui les livres parlent toujours de livres et peut être même discutent-ils entre eux…

ombrelle

Les aventures d’Amélia Peabody ont été publié en anglais entre 1975 et 2010 (l’auteure nous a quitté en 2003) ; en français elles ont paru au livre de poche

Crocodile on the sandbank – Un crocodile sur un banc de sable
1884 – Première visite d’Amélia en Égypte, rencontre avec Evelyne et les frères Emerson

The curse of the pharaohs – La malédiction des pharaons
1892-1893 – retour en Égypte pour les Emerson après une interruption dû à la naissance de Ramsès.

The mummy case – Le mystère du sarcophage
1894-1895 – première saison (hilarante) pour les Emerson avec Ramsès

Lion in the valley – L’ombre de sethos
1895-1896

The deeds of the disturber – La onzième plaie d’Égypte
Eté 1896 à Londre – rencontre avec Margareth Minton

The last camel died at noon – Le secret d’Amon-Râ
1896-1897 – rencontre avec Nefret dans l’oasis perdu

The snake, the crocodile and the dog – Le maître d’Anubis
1897-1898 – retour à Amarna sans Ramsès et Nefret restés en Angleterre

The hippopotamous pool – La déesse hippopotame
1900 – rencontre avec David

Seeing a large cat – L’énigme de la momie blonde
1903 Ramsès a seize ans environ

The ape who guards the balance – Le papyrus de Thot
1906-1907

Guardian of the horizon – Les aventuriers de l’Oasis perdue
1907-1908 Retour à l’Oasis où Nefret a été élevée

A river in the sky – non traduit (hors série publié sur le tard même en anglais)
1909-1910 saison en Palestine

The falcon at the portal – La pyramide oubliée
1911-1912 saison à Gizeh – rencontre avec Sennia

He shall thunder in the sky – Le frère des démons
1914-1915 La grande guerre fait rage et l’Egypte est plus qu’un enjeu entre empires ottoman et britanique sans compter les nationalistes arabes

Lord of the silent– Le retour de Sethos
1915-1916

The golden One – La Nécropole des singes
1916-1917

Children of the storm – La vengeance d’Hathor
1919-1920 une saison en compagnie des petits-enfants Emerson

The serpent on the crown – non traduit
1921-1922 Où l’on se dit qu’une tombe royale bien cachée reste peut-être à découvrir dans la vallée des rois

The tomb of the golden bird – non traduit
1922-1923 Toutankhamon was here

amelia

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Bondrée

CVT_Bondree_984Pour échapper à la guerre qui rugissait en Europe, Landry le trappeur s’était enfoncé dans la forêt encadrant le bien nommé Boundary pond à la frontière du Maine et du Québec et l’avait rebaptisé Bondrée dans sa langue. Boundary, Bondrée, les frontières ne sont jamais assez loin, les vacanciers avaient découvert le charme de son repère et l’avait envahi de leur tapage et de leurs odeurs de grillades. Landry s’était enfoui plus loin dans les bois mais on l’avait retrouvé pendu dans sa cabane, mort de solitude. Mais à l’été 1967, tout cela est loin et l’air de Bondrée résonne des accents de Lucy in the sky with diamonds et des rires de jeunes filles prêtes à mordre à pleine dent dans ce nouveau monde qui s’annonce sous l’œil mi-choqué mi-envieux des femmes cloitrées dans les cuisines de leur chalet même l’été, même en vacances. Andrée, elle, n’a que douze ans et de son côté ce n’est qu’admiration et aspiration, elle aussi elle veut s’enrouler dans la fumée des Pall-Mall en dégustant des mots inconnus mais interdits, rire très fort, faire ce qui lui plait quand il lui plait comme Zaza et Sissy les presque sœurs américaines qu’elle retrouve chaque été, plus belles, plus délurées, plus soudées que jamais jusqu’au jour où la mâchoire rouillée d’un vieux piège fait tout basculer…

Bondrée est un roman multiple, non seulement choral, la voix fraiche d’Andrée alterne avec un narrateur omniscient qui se penche sur la communauté avec des curiosités d’entomologiste mais aussi à la lisière de plusieurs genres – polar – il y a enquête, roman d’atmosphère – lourde et tendue, d’apprentissage – pour Andrée en particulier, social enfin car en 67 tout est changement, les jeunes filles trop libres – that’s kind of girls – suscitent autant d’admiration que de réprobation et un vent d’émancipation s’insinue dans les sous-bois de Bondrée. À ces multiples thèmes s’ajoute une écriture protéiforme, à la fois ciselée et entêtante, jouant des langues et des registres – l’anglais et le français se mélangent sur la frontière, les descriptions toute littéraires alternent avec l’oralité québécoise – sans le moindre dialogue d’ailleurs – et un rythme très anglo-saxon – run, Sissy, run ; le tout parfois dans le même paragraphe. Pour autant l’auteure n’oublie aucun de ses personnages, chacun acquiert sa voix, sa tonalité, archétypique parfois mais vivante et singulière, quand bien même il n’apparaitrait que quelques lignes – tel le légiste chuchotant du Shakespeare aux morts. Mais le personnage principal reste Bondrée, mélange de terre et d’eau, de forêt et de lac, de brume et de chaleur brièvement arrachée à son silence par l’agitation éphémère des hommes. Envoûtant !

Bondrée – Andrée A. Michaud – 2013 – Québec Amérique – 2016  – Rivages

L’avis du Papou qui s’est dépêché de finir pour me confier son exemplaire, celui des bouquineuses qui a attiré mon attention

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Les Cosmonautes ne font que passer

gueorguievaTon grand-père est communiste. Un vrai, te dit-on plusieurs fois et tu comprends qu’il y en a aussi des faux. C’est comme avec les Barbie et les baskets Nike, qu’on peut trouver en vrai uniquement si on possède des relations de très haut niveau.

À sept ans, une petite fille se doit d’entrer à l’école et si elle habite certain quartier de Sophia en Bulgarie encore communiste, c’est à l’école Iouri Gagarine que cela se passe. Mais qui est ce Iouri ? Heureusement il y a son grand-père – communiste émérite – pour transmettre l’admiration due aux héros – la camarade directrice n’étant pas tout à fait à la hauteur sur ce point – et notre narratrice de sept ans de décider tout de go qu’elle veut devenir Gagarine et rien d’autre, même si elle est une fille, même si ce n’est pas approprié. Seulement voilà dans la Bulgarie de la fin des années quatre-vingt, le changement est en marche et les héros d’hier ne seront plus ceux de demain…

Sept année dans la tête – et la vie – d’une enfant puis d’une adolescente qui se trouve confrontée à la plus ahurissante des perte de repères. Certes le passage à l’adolescence est un moment perturbant pour tout un chacun mais quand le monde bascule en même temps, quand tout ce qui était vrai se retrouve faux et inversement. Il faut bien admettre que cela complique un tantinet les choses. Et d’autant plus si l’enfant-adolescente en question est une rêveuse de choc toujours en quête de compréhension et d’accomplissement. À sa façon du moins, quelque peu déphasée, car si elle ne comprend pas tout, elle complète allègrement les pointillés à sa sauce, transformant un quotidien assez gris en un foisonnement de réflexions multicolores – un peu comme les murs de sa cité qui se recouvrent peu à peu de tags variés à mesure que la transition démocratique suit son cours vers des lendemains qui ne chantent pas autant qu’on aurait pu le croire. Dans un style décalé, drôle et inventif, à hauteur d’enfant mais avec en filigrane la compréhension de l’adulte qu’elle est devenue, un très joli témoignage frais et caustique sur la fin d’un monde. Grinçant !

Les cosmonautes ne font que passer – Eliza Gueorguieva – 2016 – Verticales

L’avis de Cuné – qui m’a donné envie – celui de Keisha, tout aussi positif.

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La Chair

Chair-HDSoledad, commissaire d’exposition à Madrid, célibataire de choc, sans enfant par choix et séductrice assumée va avoir soixante ans et comme si ce n’était pas suffisant pour déprimer n’importe quelle femme encore avide de plaire, son jeune amant a décidé de la quitter pour se consacrer à sa femme légitime, jeune et enceinte de surcroit. Déprimée peut-être, mais colère surtout et ce malotru ne s’en tirera pas comme ça… Elle va lui montrer, lui faire regretter, et tout d’abord débarquer à l’opéra – un endroit qu’elle lui a fait connaitre, elle, et où il compte maintenant exhiber sa femme – avec un chevalier servant beau comme un dieu, jeune, exotique, classe, enfin tout. Un escort oui aussi mais c’est un détail d’ailleurs il ne le saura pas l’infidèle. Certes la colère lui revient un peu cher mais c’est un caprice que Soledad a décidé de s’offrir, juste pour un soir évidemment et sans être complètement rassurée et sur ce dernier point, elle a peut-être bien raison…

J’aime Rosa Montero d’amour. Il fallait que ce fut dit quoique je ne trouve pas toujours les mots pour chroniquer ses livres (La Folle du logis était trop fou, Instruction pour sauver le monde trop poignant, L’Idée ridicule de ne jamais te revoir trop tout mais lisez-le toute affaire cessante hein). Ici, il est question de Soledad Alegre – solitude joyeuse, un nom qui lui fait grincer un tantinet des dents – femme haute en couleur, excessive en tout, à qui tout réussit en apparence mais qui se trouve aux prises avec d’infinis questionnements sur son âge bien sûr qui annonce la fin de toute chose, sur son corps qui ne lui est plus fidèle, sur son image qui ne lui correspond plus mais aussi sur le monde, la littérature, la vie, les voies qu’elle n’a pas prises, les choix qu’elle n’a pas fait et sur ce que cela dit d’elle et du regard que les autres posent sur elle. Confrontée à une relation dont elle ne veut pas et qu’elle ne sait comment maitriser, elle se dévoile peu à peu et se révèle différente à ses propres yeux comme à ceux du lecteur – plus dure mais aussi plus vulnérable, plus perturbée mais peut-être plus sensible. Tout cela allègrement entremêlé à de multiples références aux écrivains maudits autour desquels tourne l’exposition qu’elle organise. Un projet réjouissant, vibrant hommage à la littérature et à l’imagination. C’est brillant, rythmé, drôle et pour tout dire ébouriffant. À la toute fin, L’auteure nous demande gentiment de ne pas trop en dire pour ne pas émousser le plaisir du futur lecteur, mission accomplie je pense – vous ai-je parlé de l’intrigue ? J’interroge et je réponds, non – mais l’intérêt pour moi se trouvait ailleurs, dans la plume bouillonnante de l’auteure et dans les interrogations étourdissantes mais si pertinentes de son personnage. Bondissant !

La Chair – Rosa Montero – 2017 – traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse – Metailié

L’avis de Cuné qui m’a donné (encore plus) envie

De la même auteure :
Des larmes sous la pluie
Le poids du coeur

 

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