Ceux qui sauront

ceuxquisaurontEt si la troisième république n’avait jamais vu le jour ? Et si la seconde restauration, échaudée par les troubles post révolutionnaires, avait voulu marquer un grand coup en interdisant toute instruction au peuple – et accessoirement en exécutant publiquement Jules Ferry coupable de promouvoir une telle instruction ? Le royaume de France n’en aurait pas pour autant été à l’abri de tout problème, mais les révoltes sporadiques, peu ou pas organisées, sans meneurs capables d’envisager une action à long terme n’auraient guère eu plus d’impact que les jacqueries paysannes du moyen-âge : un flot de sang et puis rien, on recommence… et un siècle ou deux plus tard, Jean fils du peuple se retrouverait condamné pour avoir participé à une école clandestine pendant que Clara, fille de riche banquier, baillerait aux corneilles devant un précepteur désabusé rêvant d’échapper à cette infernale corvée d’apprendre. Mais les circonstances échappent parfois à toute prévision et les destins de Jean et Clara vont se croiser et changer à jamais leur vie et leur vision du monde…

Pierre Bordage signe ici une uchronie jeunesse de belle facture. Son royaume de France nouvelle manière revêt une tonalité un rien steampunk, la narration est enlevée, les personnages – principaux mais aussi secondaires – sont attachants et le propos porte à réfléchir sur cette horrible corvée scolaire qu’on impose aux enfants des pays riches quand ceux d’autres pays en rêvent sans pouvoir y prétendre. Tout au plus pourrait-on lui reprocher quelques questions sans réponse sur l’organisation de ce monde – notamment d’où viennent les innovations technologiques qui existent bien même si elles ne sont pas accessibles au plus grand nombre ? Où trouve-t-on le vivier d’inventeurs nécessaires dans cet environnement sinistré de la connaissance ? Cela dit, cette absence peut être due à l’ignorance des deux jeunes protagonistes et l’explication se trouve peut être dissimulée dans les suites de ce très sympathique roman, Ceux qui rêvent et Ceux qui osent, affaire à suivre donc. Uchronique !

Ceux qui sauront – Pierre Bordage – 2008 – Flammarion

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Naufragés

naufragésEn l’an de grâce 1431, la nef Querina affrétée par Messer Pietro Querini, noble capitaine vénitien, part de Candie à destination des Flandres. Dès le départ, la navigation s’avère mouvementée mais c’est aux abords de leur destination alors que les 68 marins se croient arrivés qu’une tempête les emporte et les garde au large pendant plus de cinq semaines. Ils se croient quelque part au large de l’Irlande, c’est en Norvège que les survivants s’échouent et plus précisément sur l’archipel de Lofoten, très loin au nord, par delà le cercle polaire. Onze d’entre eux seulement reverront Venise…

Quoique l’histoire de la plupart des naufrages tienne simplement en une ligne – perdu en mer, certains nous ont légué de fameux récits plus ou moins mouvementées, plus ou moins célèbres. Si l’histoire de la Querina ne peut rivaliser avec celles du Bounty ou du Batavia, ce qui la rend exceptionnelle – outre le fabuleux parcours des survivants – c’est qu’il nous en reste deux témoignages de première main différents et complémentaires, celui du Capitaine Pietro Querini lui-même, riche patricien, très conscient de sa position, de ses privilèges et celui de deux marins Cristoforo Fioravante et Nicolo de Michiel, plus proche de la mer et des gens – ces étranges pêcheurs du nord dont la vie quotidienne si simple en comparaison des fastes vénitiens ne laissent pas de les surprendre. La narration, très médiévale, fait la part belle à l’action dans les deux récits mais le capitaine s’attarde sur son ressenti, dans une tentative d’introspection assez moderne quoique fort teintée de dévotion, quand les marins ont tendances à parler au pluriel et se voir comme parties d’un équipage occupé à survivre. Le contraste est fort intéressant à observer et puis cela fait rêver ; ces marchands-marins de Venise ont exploré le grand nord à leur corps défendant certes mais qu’ont bien pu penser les pêcheurs des Lofoten en découvrant ces étrangers au parlé incompréhensible et aux manières si différentes ? Exotique !

Naufragés – Pietro Querini – Cristofo Fioravante & Nicolo de Michiel – XVe siècle – Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière – Anacharsis – 2005

l’avis de Ys

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Les passagers du Roissy express

masperoTu peux toujours prendre l’air compétent et professionnel pour annoncer qu’à Shanghaï il y a deux mètres carrés de logement par habitant, mais que saistu de la manière dont on vit à une demiheure des tours de NotreDame ? Tu te moques de tous ces gens qui vont faire un petit tour en Chine et qui en rapportent un livre, mais toi, que seraistu capable de rapporter de La Courneuve ou de BobignyPablo Picasso où mènent les métros que tu prends tous les jours dans le pays où tu vis ? (…) Estu jamais descendu, rien que pour voir, à SevranBeaudottes ou aux Baconnets, ces stations où tu passes si souvent, depuis tant d’années...

L’idée du voyage c’est lui qui l’a eue, il noterait, elle photographierait. Ni enquête, ni reportage, ce serait un simple voyage touristique sac au dos, de la plaine de France au pays d’Hurepoix, de Roissy à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, 38 gares, 50 kilomètres en sautant Paris, un mois de voyage. Descendre à chaque gare, trouver un hôtel, se promener, entrer dans les musées, visiter les hauts lieux, voir quelques spectacles, parler aux gens, amis, connaissances, inconnus qui vivent en ces contrées qu’on ne fréquente qu’en passant : tel était le programme. Un programme à bousculer forcément, sait-on bien comme il peut être difficile de trouver un hôtel à Aubervilliers ou au Bourget ?

Et c’est ce qu’ils firent et près de 30 ans plus tard, il  nous reste ce bijou de livre. Un voyage au long court de gares en cités HLM, de vieux centre en zones pavillonnaires, de musées improbables en hôtels imprévus, et des rencontres… Surtout des rencontre. Car ce qui ressort de cette lecture, c’est une immense humanité, beaucoup d’humour et peut-être un zeste de regret quand au détour d’une page, on est étreint par l’étonnante actualité d’une description pour quelques lignes plus loin se demander ce qu’il reste de cet autre endroit. Là où la petite histoire croise la grande, de « grands ensembles » à l’écart de tout, sinistrés par la fermeture d’une usine, à la triste cité de la Muette à Drancy – et dire que j’ai habité Drancy sans jamais m’interroger sur cette histoire, des folies aériennes du Bourget aux fortifs d’Aubervilliers, des luttes de la Commune au massacre du 17 octobre, c’est notre histoire qui s’écrit, mêlée à la douceur cossue ou la misère noire des vies ordinaires. Un parcours atypique, passionnant, un rien nostalgique parfois – en tout cas pour ceux vivent ou ont vécu dans ces eaux, poétique peut-être, bellement illustrée de photos aussi familières que dépaysantes. Superbe !

Les passagers du Roissy express – François Maspero et Anaik Frantz – 1990 – le seuil

De François Maspero, j’ai lu aussi Des saisons au bord de la mer qui m’a enchantée et dont je vous parlerai un jour et je compte bien tout lire. J’aime cet homme qui s’est éteint hélas en 2015.

can01.anibis.ch

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Mémoires d’Hadrien

hadrien« Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. »
Flaubert

Au IIe siècle de notre ère dans une longue lettre à son petit-fils adoptif et successeur putatif, Marc-Aurèle, Hadrien, empereur vieillissant se confie sur sa vie et ses œuvres, ses désirs et ses volontés, ses goûts artistiques, ses réflexions philosophiques, ses réussites, ses échecs…

Ces mémoires, rédigées à la première personne donc – et ce n’est pas rien d’attirer si bien le lecteur dans l’esprit d’un homme qui vécut il y a presque deux millénaires, se structurent en périodes. Le premier chapitre – animula, vagula, blandula – campe le personnage, ses valeurs et ses convictions, les suivants retracent sa trajectoire :  sa jeunesse jusqu’à la mort de Trajan son père adoptif – Varius multiplex multiformis, ses premières années d’empereur pacifiste et épris d’ordre – Tellus stabilita, l’apogée de son existence et sa passion pour Antinoüs – Sæculum aureum et enfin les dernières années de sa vie Patientia, qui voient l’empereur, physiquement diminué, s’interroger sur la mort, la sienne et celle des autres, mais aussi plus généralement sur l’impermanence de toutes choses.

Comme toujours au moment d’écrire sur un classique, je me demande en toute honnêteté qu’écrire qui ne l’ait pas déjà été, et beaucoup mieux, sur ce roman considéré assez universellement comme un chef d’œuvre et inscrit sur la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps*. Et comme toujours également, je me dis que le seul point de vue adoptable est celui de l’expérience de la lecture. Car j’avais déjà lu ce roman, il y a trente ans je pense, et à l’époque il ne m’avait pas laissé de souvenirs durables. Oh j’avais aimé mais comme un roman historique. Ce qu’il est sans aucun doute – l’érudition de Marguerite Yourcenar scintille à chaque page mais tellement intégrée et je dirais digérée qu’elle ne semble jamais pesante. Je l’avais aimé donc mais comme tant d’autres et oublié. J’ai toujours aimé l’histoire avec passion sinon avec sagesse et dévoré des quintaux de romans historiques de toute qualité. Mais en limitant ma lecture à cet aspect, j’étais passé à côté de ce livre – question d’âge, de période, d’expérience, de vitesse peut-être car j’en étais encore à mes périodes insatiables et ogresques de lectures dévorées toutes crues et à toute allure (mais je me suis calmée, si si je l’atteste, lecteur de peu de foi, je lis moins et moins vite) car s’il est bien plus qu’un roman historique, il se déguste lentement, se relit par morceaux, se médite, oblige à l’interruption par surcharge cognitive, au retour en arrière pour la musique des mots. Méditation philosophique et esthétique sur la solitude de l’esprit humain en quête de sens – en cette période où Flaubert l’envisageait libre car dégagé de tout dieu, réflexion humaniste sur les appétences humaines à l’ordre ou au chaos, au bonheur ou à la liberté, analyse lucide des traces que tout homme espère laisser sur l’onde des temps, ode à la tolérance et la paix – si ardemment souhaitées si rarement accomplies, exploration désenchantée des rapports de l’esprit et du corps, celui-ci servant celui-là avant de l’asservir par ses fêlures et ses usures. J’en oublie sans doute, tant ce roman est riche et dense, superbement écrit aux limites du roman classique et de la poésie pure.  Sublime !

Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar – 1951 – Plon

*Celle du cercle norvégien du livre composée à partir des propositions de 100 écrivains de 54 pays différents

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Les Barbares

barbares« Chacun appelle Barbarie ce qui n’est pas de son usage »*

Au premier abord, Les Barbares dirigé par Bruno Dumezil peut impressionner par sa taille et son poids – 1500 pages tout de même, mais la forme même de l’ouvrage en rend l’accès assez aisé même pour une non-historienne comme moi. Il s’agit en effet de cinq articles de synthèse, explorant l’histoire de ceux que l’usage a consacrés comme barbares. Car comme le fait justement remarquer l’auteur dans sa préface, le barbare n’existe pas par lui-même mais dans l’œil de celui qui projette sur son altérité un certain nombre de représentations subjectives, qu’elles soient liées à son langage, sa vêture, ses coutumes, sa violence incontournable, son animalité supposée ou sa pilosité débridée (Ah les barbares chevelus !).

Le premier article se consacre donc à la conception grecque du barbare (à tout seigneur tout honneur puisque c’est aux grecs que nous devons le mot barbare –  celui qui communique par des bar-bar-bar et non en bon grec, le second celle de Rome, des origines jusqu’à l’apogée de l’empire. Le troisième, lui, se consacre à l’antiquité tardive et revient sur l’état des lieux des connaissances actuelles sur ce que l’on a longtemps appelé « les grandes invasions » – notion aujourd’hui largement remise en cause par les progrès de l’archéologie notamment. Le chapitre quatre s’intéresse au moyen-âge et à l’éloignement de la barbarie avant que le cinquième ne revienne sur les représentations modernes et contemporaines du fameux barbare – entre autre, mais pas uniquement, dans la littérature. En tout une centaines de pages pleines d’intérêt dont je ne saurais trop recommander la lecture. Et donc me direz-vous où sont passé les 1400 pages restantes ? Elles sont consacré à une petite encyclopédie de la barbarie – un glossaire plutôt – où les entrée les plus classiques – Gaulois, Celte, Burgonde, Huns ou Wisigoth – en côtoient d’autres plus surprenantes peut-être comme  Asterix, Asimov, Conan ou Game of throne le tout dans une gamme très variées, citons Lindisfarne, Ibn Kalhûn, boire dans un crâne, Sutton Hoo, Cheveux et poils (si !) ou Withby. Je ne vous dirais pas que j’ai lu tous les articles du glossaire, mais je l’ai abondamment feuilleté, ce qui m’a permis d’éclairer certaines notions un peu floues dans mon esprit et de découvrir avec intérêt des faits et des analyses dont je n’avais pas idée.

Alors certes il faut aimer les barbares, sans doute suis-je gagnée d’avance, étant tombée dans la fantasy quand j’étais petite (et dans Astérix semble-t-il) ce qui m’a de tout temps amenée à me poser toutes sortes de questions incongrues sur le peuplement anglo-saxons de la Bretagne (il fut un temps où il était bien difficile de trouver des textes en français à ce propos, croyez-m’en), la culture des hommes du nord (là on a Régis Boyer et c’est bien), l’ogham, l’Edda, le Kalevala, les mérovingiens chevelus ou le royaume wisigoth (après tout, Toulouse en fut la capitale un temps, ça crée des liens). J’ajoute que bien entendu chaque entrée est confiée à un spécialiste de la question, ce qui en plus d’être très ébouriffant donne une idée assez claire de l’état de la science aujourd’hui autour de ces thèmes. Passionnant !

Les Barbares – 2016 – dirigé par Bruno Dumézil – PUF

*Montaigne

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Apaise le temps

quint » Relier, c’est bien, ça parle des gens et des livres qu’on relie, qu’on relit ».

Aujourd’hui Yvonne est morte et avec elle c’est une institution qui risque de s’éteindre. Celle des Livres, une petite librairie de Roubaix, fondée par les parents de la défunte et depuis toujours planche de salut pour les avides de connaissances que ce soit celle des livres ou celle des mots. Car chez les Lepage – libraires de père en fille, on ne dédaigne pas les apprentissages de base et bien des gens du coins quelles que soient leurs origines leur doivent d’avoir appris à lire. Yvonne, tout naturellement pourrait-on dire, a tout légué à Abdel Duponchelle, professeur de lettres et client assidu depuis ses cinq ans quand il réglait royalement ses achats avec des pièces de 20 centimes. Mais pour quoi faire finalement ? Tout liquider, faire table rase du passé ou sauver ce qui peut l’être ? Voilà les questions que se pose Abdel et bien d’autres vont s’y ajouter. Ainsi il a toujours su qu’Yvonne ancienne photographe talentueuse n’avait plus touché un appareil depuis 62 mais pourquoi ? De même qu’il savait que son père était mort tragiquement la même année mais pas vraiment les détails ? Et de toutes façons, peut-on encore sauver une librairie de quartier à Roubaix – ville la plus sinistrée de France – par les temps qui courent ?

Apaise le temps est un tout petit livre – moins d’une centaine de pages –  qui tient le pari de brasser en un tout étonnamment lumineux de multiples thèmes étonnamment sinistres. Misères urbaines, illettrisme, médiocrité ambiante, commerce sauvage et sans âme – l’irruption d’une monstrueuse librairie en ligne à la surface démentielle ! à Roubaix ! mais à quoi peut-il bien faire allusion, on se le demande ? – solitude des déplacés et soudain au milieu de ce peu réjouissant tableau les fantômes de la guerre d’Algérie qui s’invitent. Et pourtant, pourtant il y a de la lumière dans tout cela, dans ces personnages, au premier chef Abdel Duponchelle dont le nom est un pont en soi, mais aussi Zina l’albanaise diplômée des métiers du livre qui ne se fait pas à sa reconversion en manœuvre déshumanisée de la grande multinationale « culturelle », Rosa l’assistante sociale qui ne lit pas pour ne pas rêver et Saïd le vieil exilé qui collectionne les mots. À eux quatre, c’est qu’ils nous redonneraient foi en l’humanité si on n’y prenait garde. Alors certes les allusions à la guerre d’Algérie me sont parfois passées au dessus de la tête, je le connais mal ce conflit et Michel Quint ne s’attarde pas à remettre le contexte mais c’est égal, rien que pour son humanité, son amour de la lecture qui relie et son style incroyable – que je découvre, qu’il m’a fallu apprivoiser et qui m’a finalement conquise – c’est un roman qui vaut le détour. Apaisant !

Apaise le temps – Michel Quint – 2016 – Phébus

Les avis de Cuné , Jérôme et  Noukette qui m’ont donné envie

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La Rage

La-rage-de-Zygmunt-MiłoszewskiTeodor Szacki est désormais procureur dans la ville d’Olsztyn célèbre pour ses onze lacs, son passé prussien et les beaux bâtiments qui lui restent de cette époque. Nouvelle ville, nouveau départ pour notre atrabilaire procureur qui vit avec une nouvelle compagne et son ado de fille. Ce qui ne va pas sans heurts et lui cause bien des contrariétés. D’autant que c’est un peu calme sur le plan professionnel et qu’il aimerait bien un peu plus d’action, une belle enquête peut être, ou plutôt un bon meurtre pour dire les choses, quelque chose qui lui stimule un peu les neurone et lui permette d’utiliser ses bien réelles compétences d’enquêteurs. Et malheureusement, il va être exaucé, notre Téodor, et au delà de ses rêves les plus obscurs.

Après s’être frotté aux souvenirs douloureux de la Pologne communiste à Varsovie dans Les Impliqués et avoir exploré les relents de l’antisémitisme à Sandormierz dans Un fond de vérité*, Zygmunt Milosewski confronte ici son procureur fétiche – un peu aigri et bien mal embouché – aux violences faites aux femmes. Et comme toujours il le fait avec une précision et une pertinence qui fait un tantinet froid dans le dos. Du sexisme le plus ordinaire, dont Szacki est loin d’être exempt, aux pires violences, il entrelace les fils de son intrigue et conduit ses personnages jusqu’au point de non retour, brossant en creux le portrait d’une Pologne contemporaine à la fois tournée vers l’avenir et rongée par le passé, la désorganisation voire l’incurie. La Rage est un très bon polar prenant et bien écrit, tout au plus – si je devais mettre un bémol – regretterais-je quelques questions restées sans réponses mais mon rationalisme est un peu chatouilleux. Cet opus marque, semble-t-il, la fin des aventure du procureur Szacki et c’est bien dommage. Objectivement son égotisme finissait par considérablement m’agacer je l’avoue, mais le suivre dans ses enquêtes fut un vrai plaisir… Dépaysant !

La rage – 2014 – Zygmunt Milosesewski – traduit du polonais par Kamil Babarski – Fleuve éditions 2016

L’avis de Ys qui l’a fait connaitre ce cher et agaçant procureur

*non chroniqué, my bad

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Techno faerie

51myti0yHmL._SX195_« Comment ça, privé de livres ?
– Et ce n’est que le début, mon garçon. Tu connais les lettres, les mots et les histoires, tu les connais peut-être trop bien. Alors, pour commencer, tu arrêtes les livres et tu apprends. Tu apprends la forêt, les arbres, les plantes, les feuilles et l’encre. Après, on verra.
– Mais je ne peux pas vivre sans livre ! »

Et les fées sont sorties de sous la colline… Non pas les fées des livres d’images, issues d’un temps où le bougeoir était le top de l’équipement high tech, mais des fées d’aujourd’hui, ayant appris des hommes les bienfaits de la technologie, pour peu qu’on la purge de ses allergènes ferreux. Et il est temps que les hommes et les fées se rencontrent si l’on veut – quelle que soit son origine – qu’il y ait encore une terre où vivre, parce que laisser les rênes aux hommes n’a clairement pas été l’idée du millénaire et qu’on ne sera pas trop de tous le monde, mortels et immortels, pour réparer tout ça. Enfin si tout se passe bien et que les hommes surmontent le choc parce que évidemment apprendre que trolls, pixies et licornes peuvent batifoler dans leurs arrière-cours n’a jamais plu aux humains, la magie les déconcerte voilà, mais avec un peu de persévérance…

Techno faerie est ce qu’on appelle un fix-up, un arrangement en somme, une anthologie, un bouquet de nouvelles autour d’un monde où la technologie ayant muté sous la colline, les faes se retrouvent prêtes à faire leur coming-up – arrivée en forme de révélation – à la face de l’humanité dans le but quand même assez clair d’enrayer le désastre écologique en marche. Les nouvelles se présentent sous des formes diverses, explorations initiatiques façon magicien d’Oz, journal intime d’un ingénieur traumatisé (le rationalisme vit des jours difficiles), extrait de journaux ou de manuels d’histoire, chroniques révolutionnaires, Space opéra magiquement modifié… Un arrangement éclectique donc mais qui brosse un vrai portrait de monde, cohérent, dense, bariolé, dans une veine optimiste (ça nous change) même si la magie d’êtres bienveillants ne peut jamais éluder la présence de résistances tout aussi magiques et plus dans la veine des histoires horrifiques d’autrefois. C’est joyeux, coloré, drôle, fort bien écrit et bellement illustré – le dernier tiers du livres est consacré à un très beau glossaire, en images et en couleurs, des différentes fées, classiques et traditionnelles ou récentes et inédites (en tout cas pour moi), signé de noms prestigieux (j’ai un faible pour Caza que voulez-vous) – un bel ouvrages à recommander à tous ceux qui – comme moi – aimerait bien qu’un jour, un lutin (évitons les trolls merci, on les dit bourrus et parfois affamés) vienne leur faire la causette. Chatoyant !

Techno faerie – Sara Doke – 2016 – Les moutons électriques

PS : Vous vous demandez peut être ce que vient faire la citation en exergue. D’abord je l’aime bien, on dirait moi, ensuite et bien ensuite c’est pour vous faire entrevoir que je suis très loin d’avoir résumé tous les thèmes qui foisonnent dans ce bouquin… Car bien sûr il n’y a pas que du mauvais dans l’homme et du bon chez les faes.

PPS : J’avais très envie de lire Sara Doke qui est la traductrice de la magnifique Fille automate de Paolo Bacigalupi (en plus d’être celle d’Ilona Andrews pour ceux qui apprécient la très irrévérencieuse Kate Daniels). Et j’ai bien fait.

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Défaite des maitres et possesseurs

Défaite-des-maîtres-et-possesseurs« Qui veut être le maître se perd ; qui veut par-dessus tout compter au nombre des possesseurs ne se maintiendra qu’en dépossédant tous les jours tous les autres »

Quand Malo rentre chez lui ce soir-là, c’est pour trouver un appartement vide et une soirée pétrie d’angoisse.  Tant de choses peuvent arriver à Iris seule dans la ville. Et il a raison d’être inquiet car Iris a eu un accident et ne sera opérée que s’il fournit des papiers en règles… qu’il n’a pas. Iris est une clandestine ; elle n’est pas née pour être femme de compagnie et si cela se sait, les conséquences seront inexorables. Car Malo et Iris ne sont pas de la même espèce, les humains ne sont plus maitres et possesseurs de la terre et pour Malo, les choses, déjà moralement compliquées, vont aller d’inextricables en tragiques…

Conte philosophique plutôt que roman, Défaite des maitres et possesseurs, est une lecture dérangeante à plus d’un titre. Certes ce qui apparait au premier chef c’est la dénonciation du spécisme, cette idée que certaines espèces – la nôtre ou les démons stellaires du roman – auraient des droits supérieurs aux autres et notamment celui de faire subir n’importe quelles atrocités à ces autres espèces tant qu’elles y trouvent un intérêt même léger. Un réquisitoire très en vogue ces derniers temps et je dois bien l’avouer implacablement présenté – ça retourne croyez m’en. Mais au delà de ce thème très précis – et affreusement détaillé – il s’agit ici d’une dénonciation beaucoup plus large de tout un mode de vie – le nôtre – fait d’aveuglements volontaires, de dominations implacables, de déclassements sauvages, d’une violence tout azimut bardée de bons sentiments, de gaspillages et ravages irréparables, d’une fuite en avant irrépressible vers des lendemains qui déchantent déjà. Et c’est efficace. Trop peut-être pour un roman car souvent l’histoire se délite un peu dans le manifeste au point d’en perdre un tantinet d’intérêt. Tel quel c’est une fable ambitieuse, affutée et désespérante. Déprimant !

Défaite des maitres et possesseurs – Vincent Message – seuil 2016

Les avis de Aifelle, Ys , PapillonNoukette, Lily, keisha, enthousiastes, celui de Jérôme plus réservé

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Amélia Peabody Emerson – rechute d’une relectrice

crocoDepuis que ce blog existe, soit un peu plus de dix ans maintenant, j’ai déjà eu l’occasion de parler de ma très chère et très aimée Amélia Peabody Emerson mais à la faveur d’une relecture extensive et chronophage de toute la série de ses enquête criminello-archéologiques (d’où la jachère actuelle de ces humbles pages), il me semble qu’il est temps de proclamer une fois encore à la face de l’internet mon attachement inconditionnel à ce magnifique personnage de papier et aux non moins attachants romans qui content ses aventures.

Amélia Peabody est née en 1884 à l’âge de trente-deux ans (âge qu’elle et son auteure regretteront hautement d’avoir si imprudemment livré dans Un crocodile sur un ban de sable, premier volume de ses enquêtes), célibataire studieuse au caractère trempé, un rien tranchée dans ses opinions et peut être un tantinet excentrique, elle se trouva cette année-là orpheline et maitresse d’une jolie fortune. Qu’à cela ne tienne, l’occasion était belle d’aller voir de plus près ce que le monde, qu’elle avait si assidument étudié dans les livres, avait à lui offrir. Et le fait est qu’il allait lui offrir beaucoup et tout d’abord un mari et associé hors du commun en la personne de Radcliffe Emerson, brillant égyptologue aussi irascible que passionné – j’aurais pu ajouter quelque peu bruyant ainsi que son surnom égyptien de maître des imprécations le laisse à penser. En vérité je ne spoile guère en vous révélant ce mariage car s’ils se rencontrent dans le premier tome – Amélia se faisant vertement tancée dans le musée du Boulag par le-dit Emerson qu’elle remet dument à sa place, petite passe d’armes apéritive pour leurs volcaniques relations à venir – la saga compte quelque chose comme vingt tomes, on se doute donc rapidement que leur relation est appelée à un bel avenir. De fil en aiguille, ou plutôt de cadavres frais en momies millénaires, leur bouillante association charmera les lecteurs – enthousiaste en ce qui me concerne – durant quelque 40 ans puisque la série se clôt pendant la saison de fouille 1922-1923 restée célèbre pour la découverte de la sépulture royale et néanmoins intacte de Toutankhamon. Mais c’est aller un peu vite, car au cours de ces 39 années d’aventures essentiellement égyptologiques mais avec plus qu’un soupçon d’enquêtes criminelles (à moins que ce ne soit l’inverse), sethosAmélia connaitra les joies de la passion partagée – tant amoureuse que professionnelle, celle plus douteuse de la maternité – un fils unique des plus surprenants (Ah Ramsès) et une fille adoptive tout à fait inattendue, des enquêtes criminelles à ne savoir qu’en faire, une oasis perdue dans la meilleur tradition d’Henri Ridder Haggard, une lutte assidue contre un maître du crime (n’ayons pas peur des mots), des remous politiques, une grande guerre, des petits-enfants, que sais-je encore, sans se départir ni de son ombrelle – instrument fort pratique tant pour se frayer un chemin ou assommer un malotru que pour s’abriter du soleil, ni de son humour. Inlassablement intéressée par l’étude de la nature humaine – dans une tradition très christienne, les allusions à dame Agatha sont un plaisir supplémentaire pour moi – et toujours prête à se mêler des affaires d’autrui qu’elles soient d’ordre archéologique, criminelle ou sentimentale, dotée d’une ahurissante confiance en elle et d’un aplomb désarmant, Amélia – qui doit son nom à Amelia Edwards, tout comme son mari partage nombres de traits avec l’égyptologue Flinders Petrie qui posa les bases de l’archéologie scientifique si l’on peut dire – est un personnage de papier tout à fait plaisant à suivre et bien difficile à oublier.

momieÊtes-vous relecteur ? Je le suis ! Tout à coup, soudainement, sans raison valable sinon un fragment de dialogue entendu ou une image fugace, me vient l’envie de me replonger dans une œuvre et lorsqu’il se trouve que l’œuvre en question court sur 20 tomes couvrant quarante années de vie, c’est d’une sorte de plongée en eau profonde qu’il s’agit. Pendant deux semaines, j’ai vécu en Égypte – une Égypte d’un autre siècle magnifiquement restituée par une auteure égyptologue elle-même, pris le thé à cinq heures, rêvé de sandwich au concombre, pesté contre les conventions vestimentaires toujours défavorables aux femmes – vous ai-je dis que Amélia était une suffragette convaincue sinon assidue – découvert des tombes oubliées, réformé des criminels endurcis et le grand concepteur sait que je n’avais pas envie d’en sortir. Comment revenir de si loin ensuite pour se retrouver tout benoitement dans un quotidien sans la moindre momie (à propos je soupçonne fortement le gamin de la momie 2 – film réjouissant – d’être directement inspiré du fils prodigue d’Amélia et Radcliffe, Ramsès, mais à vrai dire je soupçonne aussi que le-dit Ramsès avait été plus ou moins inspiré par un fugace personnage de dame Agatha, le Carmichael de Rendez-vous à Bagdad – oui je soupçonne beaucoup, c’est mon côté Amélia). Enfin cela m’aura permis (pendant ce voyage temporel impromptu) de relire les tomes dans l’ordre – leurs éditions françaises ayant été des plus anarchiques – voire de compléter la série car j’ai enfin lu les deux derniers en anglais, ceux-ci n’étant toujours pas, trois fois hélas, traduits. Dernière chose assez amusante, Amelia et Radcliffe ont inspirés des avatars steampunk des plus amusants en les personnes d’Alexia Tarabotti et Lord Maccon sous la plume de Gail Garriger dans son Protectorat de l’ombrelle. Et oui les livres parlent toujours de livres et peut être même discutent-ils entre eux…

ombrelle

Les aventures d’Amélia Peabody ont été publié en anglais entre 1975 et 2010 (l’auteure nous a quitté en 2003) ; en français elles ont paru au livre de poche

Crocodile on the sandbank – Un crocodile sur un banc de sable
1884 – Première visite d’Amélia en Égypte, rencontre avec Evelyne et les frères Emerson

The curse of the pharaohs – La malédiction des pharaons
1892-1893 – retour en Égypte pour les Emerson après une interruption dû à la naissance de Ramsès.

The mummy case – Le mystère du sarcophage
1894-1895 – première saison (hilarante) pour les Emerson avec Ramsès

Lion in the valley – L’ombre de sethos
1895-1896

The deeds of the disturber – La onzième plaie d’Égypte
Eté 1896 à Londre – rencontre avec Margareth Minton

The last camel died at noon – Le secret d’Amon-Râ
1896-1897 – rencontre avec Nefret dans l’oasis perdu

The snake, the crocodile and the dog – Le maître d’Anubis
1897-1898 – retour à Amarna sans Ramsès et Nefret restés en Angleterre

The hippopotamous pool – La déesse hippopotame
1900 – rencontre avec David

Seeing a large cat – L’énigme de la momie blonde
1903 Ramsès a seize ans environ

The ape who guards the balance – Le papyrus de Thot
1906-1907

Guardian of the horizon – Les aventuriers de l’Oasis perdue
1907-1908 Retour à l’Oasis où Nefret a été élevée

A river in the sky – non traduit (hors série publié sur le tard même en anglais)
1909-1910 saison en Palestine

The falcon at the portal – La pyramide oubliée
1911-1912 saison à Gizeh – rencontre avec Sennia

He shall thunder in the sky – Le frère des démons
1914-1915 La grande guerre fait rage et l’Egypte est plus qu’un enjeu entre empires ottoman et britanique sans compter les nationalistes arabes

Lord of the silent– Le retour de Sethos
1915-1916

The golden One – La Nécropole des singes
1916-1917

Children of the storm – La vengeance d’Hathor
1919-1920 une saison en compagnie des petits-enfants Emerson

The serpent on the crown – non traduit
1921-1922 Où l’on se dit qu’une tombe royale bien cachée reste peut-être à découvrir dans la vallée des rois

The tomb of the golden bird – non traduit
1922-1923 Toutankhamon was here

amelia

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