Quartier rouge, Nuit bleue, Béton rouge

La pizzeria préférée du commissaire Calabretta n’est pas un restaurant traditionnel, mais un lieu de rencontre hyper cool pour hommes à barbe. À l’intérieur, des bancs et tables massifs en bois ; à l’extérieur, pareil, mais légers. La pizza est préparée dans une cuisine ouverte ; les pizzaïolos, qui blaguent sans arrêt devant les fours, sont de jeunes garçons et filles grands et minces. Ils ne portent pas tous des dreadlocks ; par contre, les tatouages semblent être obligatoires. Jeans noirs et T-shirts blancs – tout est enfariné. L’ensemble est magnifiquement simplissime, tout en étant une sorte de Starbucks anarchiste ; c’est un peu agaçant, car on est obligé de composer sa pizza soi-même en répondant à un tas de questions.
« De la farine normale ou sans gluten ?
– Normale.
– Sauce tomate ou bianca ?
– Tomate.
– Mozzarella ou fromage vegan ?
– Mozzarella, s’il te plaît.
– Quelle garniture ?
– Des câpres.
– Que des câpres ?
– Que des câpres.
– Ça roule, Charity, tu as le numéro dix-sept. Next ! »
Si leur pizza n’était pas aussi fantastique, je leur flanquerais une gifle, mais avant, chacun devrait m’expliquer en détail comment il la veut. (Béton rouge 2017)

Dans un Hambourg gris et pluvieux, la procureure Chastity Riley, mère allemande, père américain d’où ses deux noms atypiques, enquête pour oublier l’absurdité du monde. Toujours vacillante mais sauvée par la proximité du premier bar louche venu, elle associe une totale incompréhension des convenances sociales – heureusement elle vit dans le quartier rouge peu susceptible d’être ne serait ce que légèrement embourgeoisé* – à une perspicacité teintée d’empathie plus handicapante qu’autre chose. À ce cocktail, s’ajoute une ténacité certaine et une totale marginalité, ce qui se révèle étonnamment efficace dans ses enquêtes, qu’elles la conduisent à une série de meurtres du quartier chaud, à un trafic de drogue avec pignon sur rue ou à des crimes – vengeance personnelle, sociétale, autre ? – au spectaculaire revendiqué**…

Comment suis-je tombée sur ces romans, mais tout simplement dans une table ronde de Toulouse polar du sud animé par Jean-Marc Lahérèrre sur le thème du paysage dans les polars (thème fascinant quoique finalement à peine effleuré mais qu’importe). Il y avait là une autrice à l’humour décapant et au charme décoiffé qui m’a immédiatement donné envie d’aller boire une bière avec elle. Il n’en fallait pas plus sinon le temps de trouver ses trois romans – les seuls publiés en français qui sont si je comprends bien, le premier, le sixième et le septième d’une série. Les voix de l’édition sont impénétrables***. Chastity Riley – comme son autrice je pense – est de ces femmes qui aiment les villes pour ce qu’elles ont de délabré, d’inconfortable, d’insupportablement humain et grouillant, pour le brouillard, les grues, la pluie, le pavé gras et le verre cassé.  Elle arpente Hambourg de bars en troquets, son port immense et embrumé, son quartier rouge ou hurle la misère du monde, ses rues sombres ou lumineuses, bottes aux pieds, gueule de bois en arrière plan et cerveau inlassablement en surchauffe. J’aime les polars dont l’écriture me touche, m’écorche, me parle enfin et ici c’est bien le cas. Hautement recommandable !

Simone Buchholz :
Quartier rouge, (Revolverherz 2009) Piranha 2015 – traduit de l’allemand par Joel Falcoz.
Nuit bleue, (Blaue nacht, 2016), L’Atalante-Fusion 2021 – traduit de l’allemand par Claudine Layre.
Béton rouge, (Beton rouge, 2017), L’Atalante-Fusion 2022 – traduit de l’allemand par Claudine Layre.

*oui je sais pour le jeu de mot moisi mais comment résister à une hambourgeoise qui dit dans Béton rouge :”« Selon moi, c’est le fait même qu’il existe un chef et qu’il puisse décider du destin d’autrui qui est incroyable, mais personne ne me demande mon avis. » et comme je suis d’accord !
**Les trois pitchs dans l’ordre des trois romans – je suis disciplinée si si si.
***Malheur à moi, mon allemand me permet de commander une bière ou de me prendre pour un papillon (Ich bin ein schmetterling avec beaucoup de i) mais non de lire un roman et c’est bien dommage…

 

Ce contenu a été publié dans Polar, roman allemand. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Quartier rouge, Nuit bleue, Béton rouge

  1. Lucille dit :

    Très contente de pouvoir découvrir une nouvelle autrice.

  2. Anne dit :

    Ca a l’air bien ! J’ai tout bien noté et je suis bien contente de te lire.

  3. Tu me donnes envie de découvrir cette auteure hambourgeoise.

  4. eimelle dit :

    Super, merci pour cette découverte!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *