Le meurtre du commandeur

Un jeune peintre tokyoïte en pleine rupture sentimentale, sa femme a demandé le divorce sans la moindre petite dispute préalable, se retrouve gardien – en quelques sortes – d’une maison sur la montagne – ancien antre d’un célèbre peintre aujourd’hui atteint d’une de ces démences séniles qui terrorisent passé un certain âge. Reclus au milieu des meubles, des livres et des disques – classiquement occidentaux* – de l’ancien propriétaire notre esseulé cherche – assez mollement – a retrouver un sens à sa vie et à son art jusqu’à ce qu’une proposition trop belle lui soit faite et qu’une clochette retentisse au cœur de la nuit…

Qu’est-ce qui peut bien nous faire embarquer dans un monument pareil ? (1050 pages si je ne m’abuse) (Parfois il me semble que plus Murakami Haruki vieillit plus ses romans sont longs ? Enfin n’en faisons pas une généralité, je ne suis pas une spécialiste du maitre.) Bref pourquoi donc ? Je pose la question et j’y réponds, parce que Murakami bien sûr. Au départ on s’y essaie mollement (un peu comme le protagoniste principal), un paragraphe, humph… on repose, on reprend plus tard même paragraphe humph on repose et puis un jour on franchit l’obstacle – aisément et sans effort – et à partir de là on a beau se demander ce qui nous accroche, on continue tranquillement, sans hâte inopportune, ni précipitation malvenue à s’égarer inexorablement dans l’imaginaire  de l’auteur paradoxalement servi par une prose aussi pragmatique que factuelle. Et puis bon, quelle est cette étrange manie de répéter sans fin des propos déjà tenus ? Doit-on s’agacer ou se laisser bercer, grincer des dents ou saluer une écriture hypnotique voire introspective ? Et bien je ne saurais dire pour vous mais sur moi cela a incontestablement fonctionné et j’ai lu mes deux parpaings de 500 pages comme dans un rêve.

S’il fallait en dire plus, disons que nous avons là – comme souvent chez l’auteur – une très belle crise existentielle, un personnage principal en recherche de lui-même et de sens, une atmosphère onirique à la limite du fantastique voire de la fantasy – tellement les personnages acceptent l’incompréhensible avec philosophie*, beaucoup de musique – plus classique que jazz pour une fois et une magnifique réflexion sur la place de la création artistique dans nos vies et dans le monde… C’est lent, détaillé, visuel – me croirez vous, les vêtements de chaque personnage principal sont décrits minutieusement à chacune de leurs apparitions – une manie qui pourrait être agaçante mais qui revêt ici les attributs d’un langage ou plutôt d’une esquisse non pas cinématographique mais bien picturale. Un roman qui peut sans doute paraitre à certains un tantinet lent mais qui m’a ravie**. Magistral !

Le meurtre du commandeur – Une idée apparait tome 1 – La métaphore se déplace tome 2 – 2017 –  traduit du japonais par Hélène Morita – Belfond 2018

* Ah oui j’aurais dû vous parler de Don Giovanni non ? et du tableau caché représentant le fameux meurtre du commandeur à l’acte 1 ? voire du hibou mais chut ! À défaut de ce tableau fictif (que j’ai passé moult heures à imaginer), voici une peinture Nihonga du peintre Miyagawa Shuntei de la fin du XIXe intitulé Picnic et dans le style, donc, du fameux tableau caché du meurtre du commandeur (après tout, on ne peut pas tout dire non plus)

Miyagawa Shuntei: Picnic - Japanese Art Open Database

**J’aime beaucoup la distinction suivante entre fantastique et fantasy : si quand un être humain rentre chez lui, son chat le salue civilement et se voit contre-saluer non moins civilement – nous sommes dans la fantasy, si en revanche l’humain se sauve en hurlant ou fait une crise de panique, nous sommes dans le fantastique.

***battons notre coulpe, une de mes filles prétend que j’aime un peu trop les films – et les livres – où il ne se passe rien mais je conteste bien entendu passablement cette accusation : en vrai il se PASSE quelque chose !

Je ne saurais vous abandonner sans partager avec vous ce magnifique hommage, intitulé Jeunes feuilles, de Mr Kiki à Uemura Shōen et au style Nihonga

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Autoportrait en noir et blanc

Thomas Chatterton Williams est journaliste, essayiste, écrivain. Il est aussi américain, marié à une française, père de deux enfants, diplômé de philosophie… bref Cet homme est plein de choses – comme nous tous – et accessoirement pour moi mais non pour lui, il est “noir”. Enfin sa mère est “blanche” et son père “noir”, ce qui fait de leur fils – selon la si pratique one-drop rule ou règle de la goutte unique – des “noirs”. Pourquoi pratique me direz-vous ? Mais parce qu’à l’époque ou la distinction passait entre libre et non-libre (doux euphémisme), cela permettait d’asservir – et donc de posséder – toute personne ayant une “goutte de sang noir” quelque soit son apparence (moui la nostalgie du passé ce sera sans moi). Toute sa vie donc, Thomas Chatterton Williams s’est vu, défini, considéré comme “noir” et a adopté tous les codes de la communauté à laquelle il se sentait appartenir. Et puis voilà, la vie, l’université, les voyages, l’amour et un jour dans une maternité parisienne, il devient père d’une petite fille blonde, à la peau crémeuse, aux yeux très bleus qui certes n’en descend pas moins d’esclaves arrachés à l’Afrique mais qui n’en a en rien l’apparence et qui est sans aucun doute la descendante de bien d’autres ancêtres. Tout comme son père !

Autoportrait en noir et blanc est une rencontre entre expérience personnelle, introspection et réflexion philosophique, sociologique, historique – que sais-je encore – sur ces catégories qu’on nous assigne, sur le choix des ancêtres que nous privilégions – ou pas – pour nous définir. Sur la genèse de l’Amérique aussi – au sens étatsunien du terme – puisque selon l’auteur c’est de là, de ses fondations esclavagistes, que nait cette frontière qui fait que l’on est “blanc” ou “noir” – les formulaires américains ne laissant que peu de place à la complexité*. Et la démonstration de l’inexistence du concept ne semble pas les avoir fait évoluer plus que cela. Étant fondamentalement – et peut-être de formation – allergique à l’essentialisme sous toutes ses formes, et d’une façon générale rebutée par les graine identitaires qu’on nous donne à moudre pour nous détourner d’autres dominations plus économiques dirons-nous,  j’étais très curieuse du parcours et des réflexions de cet auteur – car Tolkien sait qu’il a creusé le sujet, tiens si je devais mettre un bémol, ce serait pour l’absence d’une bibliographie ou au moins d’un glossaire des auteurs qu’il cite – et je n’ai pas été déçue car il m’a donné à réfléchir et à creuser. Une belle réflexion donc, à la fois très personnelle et universelle – ce qui n’était pas gagné. Stimulant !

Autoportrait en noir et blanc – Désapprendre l’idée de race – Thomas Chatterton Williams – 2019 – traduit de l’américain par Colin Reingewirtz – Grasset – 2021

*Je suis allé lire un peu sur la façon dont aujourd’hui les américains sont censés répondre à la question de leur “race” (ce truc qui n’existe pas donc) sur les formulaires de recensement… Si ce n’était pas tragique (à mes yeux), ce serait hilarant tellement cela semble absurde. Encore que depuis 2000, on peut semble-t-il cocher plusieurs cases (la belle idée et pourquoi pas toutes ?). Homo (sapiens) sum ; humani nihil a me alienum puto (je suis humain et rien de ce qui est humain de m’est étranger) comme disait plus ou moins ce bon Terence qui était lui-même potentiellement d’origine berbère, enfin libyenne à l’époque – 2e siècle avant notre ère – voire esclave affranchi mais dont on se souvient surtout comme un des plus grand poète latin, comme quoi…

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L’hôtel de verre

Tout au nord de l’île de Vancouver, au delà des routes, serti entre forêt et océan, se dresse un hôtel aux murs de verre, accessible uniquement par bateau. Seuls les très riches peuvent se permettre le luxe suprême de la déconnexion totale d’avec le monde ou du moins s’en donner l’illusion. Pourtant même ce havre recèle ses ombres et une nuit quelques mots apparaissent, gravés dans le verre : et si vous avaliez du verre brisé !

Cela m’amuse assez de commencez par ce non évènement, car qu’est ce qu’un graffiti dans des vies longues, fragiles, complexes et de fait, il n’a que peu de rapport avec la suite du récit… disons que c’est une amorce, un fil ténu qui nous rappelle que quelque part des gens se sont croisés, ont eu de l’influence les uns sur les autres, se sont inéluctablement éloignés car ainsi va la vie même quand une catastrophe guette au coin de la page… car catastrophe il y a bien. Oh rien de comparable à celle du précédent roman de l’autrice – le très beau Station eleven que je vous recommande si vous n’avez pas peur de vous plonger dans une pandémie mondiale – mais quelque chose de totalement ravageur pour ceux – nombreux – qui y sont mêlés et somme toute d’assez nébuleux pour ceux qui ne le sont pas. Emily St John Mandel s’est en effet inspirée de l’escroquerie de Bernard Madoff révélée en 2008, portant sur des milliards de dollars (comment imaginer de telles sommes) et ayant fait des milliers de victimes (totalement ruinées). Comment vit-on quand on a côtoyé les étoiles et qu’on a pris 150 ans de prison ? À quoi pense-t-on quand on a participé pendant des années à une escroquerie sans jamais se l’avouer ? Comment survit-on quand on a pris garde de ne pas se poser de questions et qu’on a perdu jusqu’à sa maison ? Peut-on savoir et ne pas savoir à la fois ?  Telles sont les questions qui hantent les personnages de ce très beau roman, jonglant avec le temps, les contrevies* et les fantômes. Le style de Emily St John Mandel est singulier – les scènes qu’elle campe semblent d’abord toutes simples et puis par petites touches elles s’imposent à notre esprit, nous happent, revenant tourner, s’épanouir – et oui, nous hanter longtemps après lecture. Excellent !

L’hôtel de verre – Emily St John Mandel – 2020 – traduit de l’anglais par Gérard de Chergé – Rivage noir –  2021

*Les contrevies sont ces vies rêvées qu’on se complaît parfois à imaginer en partant de “Et si”… Et si j’avais fait d’autres choix,  m’étais sauvé à temps, avais refusé une proposition, en avais accepté une autre, etc.

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Aujourd’hui le printemps

Aujourd’hui le printemps s’est mêlé à l’hiver
Tout fond
L’hiver n’a pas dit son dernier mot

Un ancien imite le vent
Il m’a envoûtée
Avec des ailes de perdrix
Puis a disparu

Tu m’amènes dans un sentier
Tu écris dans le vent
J’avance derrière toi
J’observe le crayon qui dessine
Ta liberté

Joséphine Bacon
Uiesh 2018
Les Mille-îles - février 2020
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Le Maitre du haut château

En ce début des années soixante, le grand Reich est en pleine crise de succession du fait de la maladie du Führer. Dans les États japonais du Pacifique – la côte ouest des anciens États-Unis, ceux d’avant la victoire de l’Axe – un dénommé Tagomi est chargé de superviser une réunion aussi étrange que secrète entre un supposé suédois – qui semble nettement mieux manier l’allemand que le suédois – et un japonais dont le nom semble aussi authentique que la nationalité du premier. Ailleurs dans la ville, un antiquaire est partagé entre son admiration pour l’occupant et son humiliation d’être un étranger dans sa ville natale ; un joailler-faussaire au nom un peu trop juif tente de trouver une raison de vivre et peut-être la fortune tout en faisant profil bas. Un peu plus à l’est dans les États des rocheuses,  tampon entre les deux empires qui occupent l’Amérique du nord, une jeune femme – professeur de judo et adepte du yi-king – rencontre un camionneur italien un peu trop fanatique pour être honnête… Partout on ne parle que d’un  livre étrange qui décrit un monde où contre toute raison, les alliés auraient gagné la guerre…

Pour quelle raison, ai-je donc ressorti de ma bibliothèque ce roman qui y sommeillait tranquillement depuis plus de trente ans, vous demandez-vous ? Par goût de revisiter un classique de la science fiction et une des plus célèbres uchronies qui soient ? Oui sans doute mais pas seulement. J’aime Philip K. Dick, certes, mais j’avoue que ses romans me plaisent plus par les thèmes qu’il y développe, ses questionnement sur la nature de la réalité et de l’humain, que pour son écriture que j’ai tendance à trouver un tantinet bavarde. Oui je sais, ceci est un blasphème mais je m’en remettrai. Bref revenons à nos moutons électriques et en l’occurrence à notre Maitre du haut château qui se trouve avoir fait l’objet d’une adaptation télévisuelle produite par Ridley Scott soi-même qui s’était déjà illustré en révolutionnant l’esthétique de la science-fiction dans une autre adaptation de Dick. Or en regardant la série, je me posais de plus en plus de questions sur le roman – que j’avais finalement presque totalement oublié – et il a bien fallu que j’y aille voir alors pourquoi ne pas vous en causer ?

Pour le roman, tout a été dit depuis longtemps. Les thématiques du rapport à la réalité et à l’humanité  sont des plus intéressantes, la mise en abime – une autre réalité dans laquelle un livre parle de la nôtre, qui finalement n’est pas tout à fait la nôtre – est extrêmement efficace et l’introduction progressive de l’uchronie absolument géniale. Comme à son habitude, Dick néglige un peu le décors (on voudrait en savoir tellement plus) et emberlificote ses personnages dans des introspections aussi longuettes que lassantes. Enfin que je trouve lassantes même si j’ai l’impression qu’elles étaient une marque de la science-fiction de cette époque car j’ai eu la même sensation en relisant Dune. Cela dit on se laisse volontiers entrainer dans cette chorale de personnages nouée autour d’un livre – voire de deux livres – propres à révolutionner le monde en réveillant les consciences. Car le second livre essentiel ici c’est le yi-king – le livre des mutations – dans lequel les personnages – y compris le fameux Maitre – vont systématiquement chercher des réponses. Et si le monde post Axe nous est livrés au compte goutte il faut admettre que ce sont des gouttes tout à fait fascinantes. Classique !

Pour la série, la première chose qu’on remarque, ce sont les décors justement. Une spécialité estampillée Ridley Scott en quelques sortes, déjà dans Blade Runner, il parvenait à rendre l’esprit du roman en créant un cadre, un décors, une ambiance – toutes choses parfaitement absentes dudit roman. Dans cette série en costumes d’une réalité fictive, le mélange d’esthétique nazi et de vintage sixty fonctionne étonnamment bien voire tire carrément vers le grandiose. Les différentes ambiances caractérisant en elles-même les mondes mis en scène – esthétique rectiligne et grandiloquente du Reich, monde populeux mais très policier des états japonais, aspect miteux mais far west de la zone neutre… Les arcs narratifs du roman sont bien là mais largement développés tout comme les personnages devenus plus nombreux, plus complexes et leurs liens largement renforcés. Mieux la série prend le partie de nous montrer le Grand Reich américain, ce que Dick s’était gardé de faire, ce qui ouvre la voie à de multiples méditations tant l’Amérique – adaptabilité des humains – se ressemble. Enfin jusqu’à ce qu’interviennent quelques “détails” (car le diable est dans le détail dit-on en allemand) parfaitement glaçants qui nous rappellent d’interroger les valeurs de fond de ceux qui se drapent dans l’ordre et la sécurité. L’aspect mystique par contre à pratiquement disparu, remplacé par une ouverture sur le multivers très prometteuse au départ mais finalement peu exploitée à mon sens. Ici ce n’est pas un livre qui fait scandale (autre temps, autres mœurs) mais bien des films, des films qui montrent un monde où les alliés ont gagné la guerre certes, mais pas seulement ce monde là… Telle quelle c’est une excellente série, un peu lente peut-être en terme de réalisation mais qui permet justement l’immersion dans ce monde terrifiant jusqu’au dernier détail car précisons-le, la série est beaucoup (mais alors beaucoup) plus noire que le roman. D’un tragique sans concession qui renvoie peut-être au pessimisme de notre époque. Glaçant !

Le Maitre du haut château – Philip K. Dick – 1962 – traduit de l’américain par Jacques Parsons 1970

The Man in the High Castle – Ridley Scott et Franck Spotnitz – 2015 – Quatre saisons – Prime Vidéo

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Et bonne année…

Sans regrets 2020, adieu !
Sláinte et que 2021 nous soit douce…

À tous qui passez par ici, je vous souhaite une bonne année 2021, qu’elle vous apporte, comme il se doit, joie, bonheur et surtout la santé selon la version consacrée qui n’a jamais été aussi à propos. À tout cela je me permets d’ajouter quelques souhaits de retrouvailles, de fêtes endiablées, de repas entre amis, de réunions familiales, de sorties au concert, au théâtre, au cinéma, au musée (listes non exhaustives)… bref je vous souhaite toutes ces choses qui nous manquent cruellement depuis quelques mois et que cela pétille que diable.
Un peu de musique et haut les cœurs, amis !

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Victoire !

À la toute fin du XIXe siècle, Victoire revient chez elle pour prendre soin de son frère. Après sept ans de couvent – où elle a résisté à toute les pressions, aimant l’étude mais refusant absolument de prendre le voile – la mort de ses parents dans l’incendie de l’église le soir de noël lui donne le courage de revenir chez elle, à Duhamel dans les Laurentides auprès de Josaphat, son frère ainé tant aimé, si étrange…

Plutôt qu’un roman, c’est d’une longue nouvelle qu’il s’agit ici et – avant tout – de la genèse de la genèse car le couple qui se forme ici dans la maison suspendue baignant au clair de lune nourrit toute l’œuvre de Tremblay de son amour interdit. Sous-titré roman élégiaque, Victoire ! est une ode à la nature – celle des Laurentide dans la langoureuse lumière de la fin d’aout –  autant qu’à l’amour pur – amour fou, interdit mais magique aussi, observé qu’il est des tricoteuses invisibles – ces Parques tremblaysiennes – qui ne sont pas encore de la rue Fabre. C’est très beau, lumineux, un peu court peut-être mais sans doute l’auteur a-t-il voulu célébrer ici l’amour naissant avant que ne se referme sur lui les sombres réalités des conventions et de l’intolérance. Élégiaque donc !

Victoire ! – Michel Tremblay – 2020

Lu dans le cadre des prolongations de Québec en novembre (oui je suis en retard) animé par ma très aimée Karine et moi-même catégorie Plus tôt – un futur classique parce que Marcel Tremblay quoi

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L’avenir

Dans une ville en ruine, où le peu d’habitants qui restent semblent abandonnés à eux-même, Gloria s’est installée – posée plutôt – dans la maison de sa fille, abandonnée depuis sa mort. À la recherche de ses petites filles disparues, elle tente de déchiffrer l’abime qui la séparait de son enfant, perdue de vue depuis longtemps, et de comprendre comment la vie a pu les amener à cette absence qui la ronge. Peu à peu du fond de son isolement, elle se surprend à regarder autour d’elle la ville qui croule, les incendies qui flambent, la peur qui rôde, les friches qui avancent et peut-être – fragile lueur – une entraide qui résiste, une communauté qui peu à peu se reconstruit mais où tant d’enfants sont portés disparus…

L’avenir est un roman étrange et fascinant qui reste longtemps en tête. À la croisée de l’uchronie et du réalisme magique, il transpose Détroit dans une réalité francophone parfaitement crédible (probablement plus que la réalité actuelle que je trouve tout bonnement stupéfiante), y campe des âmes moins perdues qu’il n’y parait dans une ville déliquescente mais résistante où  les maisons repoussent sur leurs propres cendres, où les parcs redeviennent forêt, où les arbres et les animaux chuchotent à l’oreille des enfants, où les rivières rongent les chairs ou peut-être les soignent, où les plantes renaissent, où toute une nature meurtrie, dangereuse mais aussi nourricière s’épanouit porteuse de promesses de vie et peut-être d’une nouvelle alliance avec l’humain…

J’ai déjà parlé de Catherine Leroux et des ses merveilleux romans, la Marche en forêt, Le Mur mitoyen et Madame Victoria et (devrais-je le répéter ? oui, trois fois oui) je suis encore et toujours en admiration devant son écriture suprêmement évocatrice et absolument limpide. Elle y ajoute ici une recherche tout à fait singulière et réjouissante dans les langues parlées par ses personnages. Non seulement dans le lexique mais aussi dans l’usage de la grammaire – l’utilisation des temps par les enfants par exemple transcrit de façon étonnante leur absence de tout repère. Si la seconde partie, qui décrit justement le monde des enfants, se mérite à mon sens – peut-être parce qu’elle m’a mise mal à l’aise – les deux autres – la première qui brosse le cadre tranquillement apocalyptique et la troisième qui tisse des liens et laisse entrer la lumière, se dégustent littéralement ; interrogeant notre lecture du monde, nos peurs, nos certitudes et d’une façon singulière nos responsabilité et nos devoirs à l’égard des générations à venir. Lumineux !

L’avenir – Catherine Leroux – 2020 – Alto

L’avis de Karine

Un très bel article où Catherine Leroux explique ses recherches et ses choix pour créer les langages oraux de son roman  Forger la langue de Fort Détroit

Le merveilleux film de Florent Tillon sur Détroit qui a inspiré Catherine Leroux et que je vous recommande Détroit Ville sauvage

Lu dans le cadre du trépidant Québec en novembre organisé et animé par la très magnifique et ultimement trépidante Karine et moi-même, catégorie On jase de toi – livre paru en 2020

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Kukum

“Pourquoi rentres-tu si tard Almanda ? C’est dangereux la nuit. Tu pourrais tomber sur des sauvages.”

Almanda, 15 ans, est née dans la lointaine Irlande. Arrivée toute petite, et déjà orpheline, au Québec, elle a été recueillie par charité et élevée dans une ferme non loin du lac Saint-Jean. Attachée jour après jour aux tâches immobiles de la ferme, Almanda rêve des forêts qui s’étendent sans limite au delà de l’immense lac… Et puis l’imprévu. Un canot qui glisse silencieusement sur la rivière, des yeux noirs qui la regardent, un jeune homme qui semble avoir tout le temps du monde à sa disposition. Et il revient, jour après jour apprenant peu à peu à connaitre cette étrange fille blonde. Almanda a senti l’appel de l’horizon. Elle sait que si Thomas le lui demande, elle le suivra jusqu’au bout de ce monde inconnu qu’il lui raconte…

Kukum signifie grand-mère en innu-aimun et la kukum de cette histoire, Almanda Siméon, c’est l’arrière grand mère de Michel Jean, la mère de l’Hirondelle d’Elle et Nous –  ce magnifique roman dont j’ai déjà parlé. Et cette Kukum, empruntant la voix de son arrière petit fils, nous conte sa vie, longue, pleine, heureuse, tragique et passionnante.  Car bien sûr ce monde nouveau qu’Almanda s’est choisi et qui l’a adoptée sans réserves est à l’aube de bouleversements aussi terribles qu’inéluctables. Mais la fin des choses ne leur enlève pas leur beauté et Michel Jean restitue à travers la mémoire de cette femme hors du commun toute la richesse d’une vie avec ses joies et ses peines mais aussi l’histoire d’un peuple et d’un territoire, Nitassinan – notre terre.

Ce qui me touche tout particulièrement dans Kukum comme dans Elle et Nous, au delà de l’intérêt bien réel de lu récit, c’est l’intrication des histoires, des destins, des peuples et des territoires. Jeannette Gagnon – Hirondelle – était une innu, mariée un québécois francophone mais sa mère – Almanda –  était née en Irlande, avait été élevée comme une francophone avant de choisir une autre vie. Premiers peuples, francophones, irlandais, d’autres encore, ont fait l’histoire du Québec, parfois séparément mais souvent ensemble. En lisant les romans de Michel Jean, il me semble que la réconciliation est enfin là. Un très beau roman, à l’écriture fluide et fraîche comme l’eau vive. Une bouffée d’air frais !

Kukum – Michel Jean – 2019 – Libre expression – 2020 – Dépaysage

PS : étudiante en Anthropologie à Montréal à la fin des années 80 (et oui, je sais enrouler une bande magnétique avec un crayon), j’ai eu la chance de suivre les cours de Rémi Savard, qui a consacré sa vie à la culture innu et a toujours été un grand défenseur des droits des premières nations. Je sais, ça n’a pas grand chose à voir mais j’avais envie d’en parler.

Lu dans le cadre du palpitant Québec en Novembre animé par la non moins palpitante et suprêmement passionnante Karine et moi-même – Catégorie Arnaq (un roman d’un auteur autochtone) mais il aurait très bien pu convenir aux catégories Grand champion (prix France Québec 2020), Place de la république (édité en France par Dépaysage) et Tu m’aimes-tu (croyez moi, il y a d l’amour dans ce livre)

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Les chars meurent aussi

Laurie rêve d’un char, Laurie a dix-huit ans, des rêves plein la tête, du courage au coeur, des parents bienveillants et la vie devant elle. Et bientôt elle l’aura cette voiture, pas neuve entendons-nous, mais elle l’aura et pendant quelques mois en sa compagnie, elle traversera cette zone d’ombre qui fait de l’enfance un souvenir et de nous des adultes…

Quelle plaisir de retrouver la plume délicieuse  de Marie-Renée Lavoie et plus encore dans cette très tendre chronique du passage à l’âge adulte d’une jeune fille en fleur. Car elle a tout pour elle Laurie, de l’intelligence, du coeur, l’amour des livres (les partage de lecture entre elle et sa mère sont irrésistibles de drôlerie et de références). À part l’argent peut-être, mais elle ne le voit pas comme ça. Pour elle, sa famille appartient à la classe moyenne, elle peut travailler et puis elle connaît tellement plus malheureux qu’elle, dont une petite fille totalement livrée à elle-même et qu’elle fait voyager autour du monde en tapis volant. Et puis il y a son quartier, Limoilou, le quartier d’en bas, celui-là même où se déroulait La Petite et le Vieux – et tiens justement au détour d’une porte de Bingo, on la croise la petite Jo : jubilation, j’écris ton nom !

C’est savoureux, tendre, vraiment drôle – la verve et les dialogues de l’autrice sont toujours aussi hauts en couleur, émouvant aussi car il n’y a pas de passage à l’age adulte sans perte, et Laurie en connaîtra de cruelles mais on aimerait y rester dans ce livre tiens, même après que cette toute nouvelle jeune femme en soit partie pour vivre sa vie. Délicieux !

Les chars meurent aussi – Marie-Renée Lavoie – 2018 – XYZ

l’avis de Hélène 

Lu dans le cadre du frétillant Québec en novembre, animé par la non moins frétillante Karinette et moi-même – catégorie Tu m’aimes-tu, un livre avec de l’amour à l’intérieur.

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