Aller aux fraises

Eric Plamondon aime à égrener les souvenirs, mesurer le chemin parcouru, ressentir le passage du temps qui dévore tout. Dans ce recueil, deux nouvelles nous plongent dans l’adolescence, encadrant un récit venant de plus loin, du village du père, d’un monde perdu dans les neiges de la mémoire. Toutes baignent dans une ambiance douce-amère qui rappelle et complète la nouvelle éponyme du recueil Donnacona paru en 2017.

L’alcool y coule à flot, l’inconscience éclabousse chaque page, la mélancolie perle à chaque phrase. Plus chroniques que récits, elles explorent – dans le style si particulier et si attachant de l’auteur – ce moment étrange de l’adolescence où les fils se rompent, où l’on touche du doigt quelque chose qui ressemble à la liberté mais se révélera peut-être décevant.  Une jeunesse en attente, “entre deux” et peut être plus exotique et moins touchante de ce côté de l’atlantique ou l’adolescence est à la fois semblable et fort différente. Tous ces ados de 17 ans ivres morts qui conduisent allègrement les autos de leur parents quitte à finir dans le fossé, cela fait un peu froid dans le dos quand même – y compris d’ailleurs aux parents de l’époque si on en croit le titre du recueil. Désenchanté !

Aller aux fraises – Recueil de trois nouvelles : Aller aux fraises, Cendres et Thetford Mines.- Eric Plamondon – Quidam 2021 – Le Quartanier 2021

Du même auteur dans ces pages Oyana ; Taqawan ; Ristigouche ; Hongrie, hollywood express

PS : je vous ai dit que Eric Plamondon était un de mes auteurs préférés ?

PPS : Du coup je me suis demandé la signification d’aller aux fraises pour l’auteur. Chez moi cela signifie porter son pantalon trop court mais ce n’était visiblement pas cela. Du coup j’ai cherché, cela peut vouloir dire chercher un endroit écarté pour faire l’amour – peu probable ici – ou se promener sans but, je suppose que c’est ce dernier sens mais je me demande quand même si quelque chose m’a échappé…

Publié dans Québec en novembre, roman québécois | 15 commentaires

Pour toi, Nina

Jeanne est la maman de Charlotte qui est la maman d’Isa qui est celle d’Alice qui vient de mettre au monde – pour ses dix-neuf ans – la petite Nina. Or Jeanne s’inquiète pour Nina, insiste pour qu’Alice s’installe chez elle – ce qui convient pour un temps à la jeune femme. Mais que cache cette inquiétude diffuse et quelle est donc cette malédiction qui hante Jeanne ?

Pour toi, Nina est un roman fort plaisant qui parle de femmes et essentiellement de femmes, de leur choix, du prix à payer, des défaites  mais aussi des victoires et des forces qui les animent. À travers cette lignée de femmes plus ou moins proches les unes des autres, plus ou moins blessées par la vie, plus ou moins sur la défensive, trop protectrices ou trop lointaines se dessine en creux l’évolution de la condition féminine au Québec et plus largement l’évolution du monde. C’est frais, agréable, un peu mélancolique, avec quelques maladresses de style peut-être mais tel quel bien agréable à lire. Sympathique !

Pour toi, Nina – Claire Pontbriand – Goélette – 2016

Publié dans Québec en novembre, roman québécois | 7 commentaires

Contrecoup

Un jour comme les autres, un homme a fait irruption dans un magasin et tiré sur les femmes présentes, trois sont mortes, une a survécu – mais dans quel état. Aussitôt arrêté, il se révèle être un de ces incel qui haïssent les femmes, toutes les femmes, les rendant responsables de tous leurs maux. Fin de l’histoire !? Non évidemment non, pour tous ceux qui touchaient de près ou de loin ces quatre femmes – parents, sœurs, amies, mais aussi cet homme devenu tueur, ce n’est que le début, le début d’une souffrance dont on ne voit pas la fin, d’une destruction du monde connu et peut-être – peut-être – d’une lente reconstruction…

Je ne savais trop à quoi m’attendre en ouvrant ce nouveau roman de Marie Laberge et j’ai été heureusement surprise. Par petites touches, sur une partition quasi chorale, l’autrice construit une histoire aussi profondément humaine que délibérément trompeuse car peu à peu, à travers les questionnements et les souvenirs des proches impliqués malgré eux dans la tuerie, se dessine une histoire cachée, tout aussi humaine – ou inhumaine – mais encore plus perverse qu’on ne l’imaginait. Chaque personnage prend chair et voix et on se prend à s’interroger avec eux sur les raisons, les conséquences mais aussi les suites à donner à un tel drame et les choix qui en découlent.

Or ces interrogations qui s’égrènent au fil du récit, m’ont paru des plus pertinente. Jusqu’à quel point faut-il s’interroger ? Creuser ne risque-t-il pas de donner trop d’importance au coupable quitte à jeter une ombre sur les victimes ? Peut-on tourner la page et comment ? Ces questions sont vraiment venues me chercher. En 1989, j’étais étudiante à l’Université de Montréal, lors de la tuerie de l’école polytechnique ou un homme a tué 14 femmes et en a blessé une dizaine d’autres. Polytechnique fait partie intégrante de l’université et, bien qu’étudiante en anthropologie,  j’y avais cours chaque semaine*. Alors forcément on s’interroge : sur le coupable, sur la violence de masse, sur la violence faites aux femmes – visées spécifiquement, sur ce qui fait qu’on est encore en vie par hasard et sur la façon dont on a digéré cette sanglante absurdité.

C’est fin, subtil même, fort bien écrit sans jamais céder ni à la tentation de l’angélisme sensationnaliste, ni aux sirènes du thriller glauque (Tolkien nous en garde). Prenant !

Contrecoup – Marie Laberge – Québec Amérique – 2021

*parfaitement en géologie du quaternaire… c’était la minute “Je vous raconte ma vie”, mea maxima culpa

Publié dans Québec en novembre, roman québécois | 17 commentaires

Le murmure des hakapiks

Mais qu’est-ce qu’un hakapik me direz-vous ? Et bien c’est un engin de mort (au sens strict), une hampe dotée d’un percuteur et d’un crochet, l’un pour fracasser la boite crânienne du phoque et l’autre pour le saigner et le traîner sur la glace. Le titre parait tout de suite moins poétique, non ?

Ce troisième opus des enquêtes de l’inspecteur Moralès nous entraine dans deux croisières hivernales bien différentes quoique concomitantes. (Si vous avez un autre mot, je suis preneuse). D’une part l’agente Lord, croisée dans la mariée de corail, embarque sur le Jean-Mathieu avec une escouade peu reluisante de chasseurs de loups marins (de phoques donc) pour surveiller les conditions d’abattage. Autant vous dire qu’elle n’est pas la bienvenue, ni en tant qu’agente de Pêches et Océans Canada, ni en tant que femme. De son côté Moralès a accepté de participer à une croisière caritative sur le Saint-Laurent  avec étapes de ski de fond et fêtes tous les soirs, sans compter une psychologue judiciaire de ses amies qui aimerait fort l’impliquer dans sa dernière enquête. Un contraste absolu entre deux univers qui vont bien évidemment finir par se télescoper…

Suis-je la meilleure personne pour parler de ce roman ? je n’en suis pas sûre car voyez-vous, si j’adore les polars poétiques, je déteste avec constance les thrillers. Or avec ce troisième tome c’est bien la bascule que Roxanne Bouchard a accompli. Alors comme thriller, je dirai qu’il part vraiment lentement et peine a décoller mais que la seconde partie est haletante à souhait – du moins pour ceux qui aiment – avant de se conclure d’une façon qui a fini de me repousser. Dans l’intervalle s’est évanoui ce qui faisait, pour moi, la magie des deux premiers opus. Évanouie la poésie du sel et des embruns – que la fétide sanguinolence des scènes de chasse ne remplace pas vraiment, et foin de ces personnages, attachants ou non, mais aux motivations profondes et complexes. Ici seuls Moralès et Lord qui évoluent vers l’acceptation de leur sentiment, sont réellement vivants, tous les autres ne sont qu’esquissés, parfois limite caricaturaux et leur sort – au mieux – nous indiffère. Après, je l’ai dit, je ne suis pas le meilleur public pour un thriller, et si j’en juge par les critiques élogieuses que j’ai lues, certains lecteurs y ont trouvé leur compte et tant mieux. Pour moi, disons que si un quatrième opus sortait, il faudrait me convaincre pour que j’y retourne. Dommage !

Le murmure des hakapiks – Roxanne Bouchard – Libre expression – 2021

De la même autrice dans ces pages : Nous étions le sel de la mer (Joaquin Moralès 1) : La mariée de corail (Joaquin Moralès 2), Whisky et paraboles, L’orphéon : crématorium circus.

Publié dans Québec en novembre, roman québécois | 13 commentaires

Un autre monde

Livre: Un autre monde, Barbara Kingsolver, Rivages, Petite ...“Il y a en chacun de nous, un autre monde. La chose la plus importante est toujours celle qu’on ne connait pas.”

Mais qui est donc Harrison William Shepherd, un homme au nom si parfaitement américain, à la vie si parfaitement rocambolesque ? Exhibitionniste comme un écrivain, discret comme un diariste, utilisant ses petits carnets pour photographier la vie qui l’entoure sans vraiment s’y révéler, riche d’un bon sens toujours en butte à la réalité et d’un l’humour discrètement corrosif, un homme en bref tout de contradictions qui cherche l’invisibilité jusque dans ses journaux intime – écrits à la troisième personne, mais devient romancier à succès,  en étant pourtant bien conscient que s’exposer – en particulier pour un artiste – c’est se rendre vulnérable…

Le vie de cet Harrison – mais qui donc l’appellera jamais ainsi – nous est racontée par ses carnets, des lettres, des articles de journaux ou des relations d’interrogatoires, on y croise Diego Rivera et Frida Kahlo – ce couple flamboyant, Lev et Natalia Trotsky, ce couple lumineux, mais aussi des cuisiniers, des domestiques, des secrétaires, des activistes, des voisins, des gardes du corps, des avocats, des journalistes, quelques sénateurs et  un ou deux chats. Mais en filigrane de ce roman positivement picaresque, c’est bien de la façon dont se forge l’identité politique de l’Amérique à travers son rapport à l’art et à l’information qu’il s’agit. Barbara Kingsolver explore bien sûr le présent – elle a commencé à écrire ce livre en 2001 – à travers le passé, mais il est effarant ou peut-être effrayant – de voir à quel point sa fresque – version littéraire du muralisme de Diego Rivera – résonne avec l’actualité plus de dix ans après sa publication. Car ce roman traitant d’un romancier piégé par le McCarthysme triomphant, écrit pendant l’ère Bush après que l’autrice ait été lynchée médiatiquement pour des propos “anti-américains” sur la guerre en Afghanistan, pourrait tout aussi bien nous parler de l’ère post-trump. Magistral et un tout petit peu terrifiant !

Un autre monde – Barbara Kingsolver – 2009 – Traduit de l’américain par Martine Aubert – 2010 – Rivages – 2012 – Orange prize for fiction 2010

PS : j’aurais pu vous dire bien des choses encore sur ce roman foisonnant mais j’essaie de garder mes billets d’une raisonnable longueur. Pour la peine je vous tague un beau billet de Papillon

PPS : Encore un roman qui m’a fait faire un tas de recherches sur l’internet : la maison-atelier bauhaus de San Angel, la maison bleue de Frida qui abrita Trotsky (aujourd’hui le musée Frida Kalho), le muralisme de Rivera, et ceci et cela…

PPPS : je vous ai dit que j’aimais beaucoup Barbara Kingsolver ? Non ? et bien je vous le dis !

L’arbre aux haricots

Les cochons au paradis

 

Publié dans Non classé | 3 commentaires

Les choses humaines

Il était une fois une famille de l’élite parisienne, lui journaliste célèbre et influent absorbé par son aura ; elle, intellectuelle engagée et essayiste connue de 27 ans sa cadette ; leur fil, Alexandre – 21 ans, surdoué, polytechnicien et étudiant à Stanford. Une famille idéale selon certains, mais évidemment fissurée de partout qui explose quand, dans le contexte des agressions de Cologne en 2016 et du #metoo triomphant sur les réseaux sociaux, le fils prodigue est accusé du viol le plus sordide qui soit, celui qui s’ignore…

Paradoxalement j’ai beaucoup aimé ce livre. Oui paradoxalement car au départ je me suis demandé sur quelle planète vivaient ces gens. Pas la mienne assurément, peut-être la Saturne de Bénabar après tout. Que qui que ce soit puisse voir cette famille comme idéale – même avant d’entrer dans la tête des protagonistes – me semble quand même fort de café, à moins de prendre le clinquant pour argent comptant et se dire que ce dernier fait le bonheur. Oui oui des poncifs et croyez-moi il n’en manque pas dans ce roman où tous les personnages sont aussi stéréotypés que possible, une vraie galerie ! L’arriviste égotiste (le père), l’arriviste égoïste (la mère), l’irresponsable égocentrique (le fils)… Et le reste à l’avenant, même la victime n’arrive pas à être autre chose que pitoyable – ce qui dans ce contexte fait un peu grincer des dents.

Alors pourquoi ai-je aimé, vous dites-vous avec pertinence ? À cause de la seconde partie, le procès ! Car après nous avoir présenté – de façon peut-être un rien complaisante – ses déplaisants protagonistes sur fond de sexisme habituel, racisme ordinaire, antisémitisme de bon ton, dérive fascisante, obsession de l’apparence #twitermavie, peur de la vieillesse – qui n’est qu’un naufrage – et toute cette sorte de chose convenue, Karine Tuil nous convie au procès et là on entre dans le sec, le descriptif, le déballage organisé et méthodique d’un drame inter-incompréhensible ou chacun réclame que l’autre voit son point de vue sans jamais s’affranchir des limites de sa perception. C’est fascinant, prenant, méditant (je crois pas que ce mot puisse s’employer de cette manière mais enfin vous comprendrez l’intention). On assiste en spectateur – voire en juré – à l’exercice d’une justice impartiale, mesurée et bien plus humaine que ses justiciables (ce qui ne manque pas de sel) et la question du consentement ou plutôt de l’expression du consentement devient alors réellement le sujet. En tout cas pour la lectrice (en l’occurrence) car pour ce qui est des personnages, il ne m’a pas semblé qu’ils aient évolué d’un iota. Quant à l’autrice, visiblement fascinée par la complexité du monde, son épilogue technologique semble un peu contredire son impartialité perplexe ou me trompé-je ? Quoiqu’il en soit son livre brasse de multiple thématiques très actuelles – certes avec plus ou moins de subtilité – mais pose quelques bonnes questions et fournit ample matière à réflexion (dont celle-ci, vis-je bien finalement sur la même planète que ces gens ?). Questionnant !

Les choses humaines – Karine Tuil – Gallimard – 2019

PS : En cette période de prix littéraire, je vous offre un prix interallié doublé d’un Goncourt des lycéens. Qu’est-ce que vous dites de ça ? c’est pas tout les jours

PPS : quelqu’un pourrait me dire ce que vient faire la citation qui figure juste après la dédicace de ce roman et d’où elle vient ? je n’ai pas trouvé la source. On dirait du Fante non ?

Tu cherches quoi ? Semi-automatique ? Fusil à pompe ? Ça c’est un Beretta 92. Simple d’utilisation. Tu peux aussi prendre un Glock 17, génération 4, un 9 mm avec une crosse ergonomique, ça donne une prise en main ferme, faut bien l’emboîter, le pouce est là, on presse la détente avec la pulpe de l’index, attention, l’arme doit toujours être dans l’alignement du bras, on tire bras tendus, faut mécaniser la surprise au départ du coup, il reste plus qu’à approvisionner le chargeur, une fois que c’est fait, tu fixes la cible et quand tu l’as bien dans le viseur, tu appuies, ça part direct. Tiens, tu veux essayer ? Tu vois le gros clebs là ? Vas-y, bute-le.

Publié dans Non classé | 5 commentaires

Québec en novembre – bouquet final !

Je suis une femme facile. Tout le monde vous le dira. Mais non pas dans ce sens-là bande de coquinous, simplement je suis facilement d’accord pour faire les choses – surtout avec mes ami.e.s, surtout avec Karine. Donc quand elle m’a proposé il y a tant d’années d’animer un mois québécois – c’était en septembre, c’était flamboyant – j’ai dit d’accord. Quand elle m’a demandé – neuf ans plus tard – s’il n’était pas temps de faire un dernier tour de piste avant de baisser le rideau sur notre challenge novembresque, j’ai dit banco (après tout je n’écris plus guère)  ; quand elle  m’a annoncé que, finalement, autant arrêter avant la 10e édition, j’étais toujours d’accord (après tout je n’ai pas lu beaucoup de livres québécois ces derniers temps) (et puis cela fait deux ans que je n’y suis plus allé – je me languis savez-vous).  Tout cela pour dire que quand elle m’a dit qu’on la gossait pour qu’on s’en fasse une petite dernière, j’étais prête voire ravie. Un baroud d’honneur pour célébrer nos dix ans, voilà qui me sied ! Bon je n’ai rien lu mais j’ai au moins deux idées, donc tout va bien.

Alors ami.e.s que novembre soit une dernière fois québecois – enfin sur nos blogs évidemment parce que lire québécois c’est pour la vie. D’ailleurs quand on y pense, il y a dix ans, on ne connaissait guère les auteurs et autrices du Québec de ce côté de l’Atlantique ou en tout cas on en parlait peu mais depuis les choses ont changé, et en bien – peut-être même y avons-nous contribué à notre – très – modeste échelle. Allez savoir !

Bref retour aux sources et à l’éternelle profession de foi qui nous réunit la très délicieuse Karine et moi-même autour de la lecture depuis que nous nous sommes croisées (et reconnues – un vrai coup de foudre amical) au coin d’un blog  : du plaisir, du plaisir et le moins de contrainte possible. Alors foin de programme, de catégorie et autre thématique toujours trop rigides : ce novembre, lisez québécois, un livre, deux livres, sept, quinze, quarante-douze… à votre aise. Des romans, des essais, des BD, des biographies, des polars, des romances, des albums jeunesse que sais-je encore, les livres c’est le bien… et parlons-en ! Partageons idées et découvertes en commentaires ou ailleurs, parlons des livres et du Québec. Vous trouverez tout un tas d’idées dans les récapitulations des années précédentes, dans le menu déroulant juste au-dessus, dans celui de Karine, dans nos sections romans québécois, sur le groupe Facebook, sur l’Insta de Karine (@moncoinlecture  – sur le mien c’est plutôt fleur, chat, crochet, et cueillette – je suis versatile), ailleurs encore ! Qu’il en soit comme il vous plaira (comme disait plus ou moins le grand Will)

Pour la dernière fois donc, nous feront des recaps au jour le jour (signalez vos billets c’est plus sûr, car il nous en échappe toujours). Si cela vous dit vous pouvez hashtaguer vos billets #quebecennovembre mais surtout lisez québécois et que le plaisir de lecture soit avec vous !

Ave lectrix, Ave lector,
qui finire te salutant

PS : si un ou une véritable latiniste pouvait me dire si ma phrase latine est correcte ou mieux me la corriger, ce serait bien urbain de sa part. Mon latin est des plus rouillé. Bon je vous l’aurais bien traduite en vieux saxon mais pour quelle raison grand Tolkien ? d’autant que je ne le connais que par Beowulf interposé c’est à dire fort peu. bref bienvenu dans mon cerveau chaotique-zarbi !

 

 

Publié dans Non classé | 18 commentaires

Le meurtre du commandeur

Un jeune peintre tokyoïte en pleine rupture sentimentale, sa femme a demandé le divorce sans la moindre petite dispute préalable, se retrouve gardien – en quelques sortes – d’une maison sur la montagne – ancien antre d’un célèbre peintre aujourd’hui atteint d’une de ces démences séniles qui terrorisent passé un certain âge. Reclus au milieu des meubles, des livres et des disques – classiquement occidentaux* – de l’ancien propriétaire notre esseulé cherche – assez mollement – a retrouver un sens à sa vie et à son art jusqu’à ce qu’une proposition trop belle lui soit faite et qu’une clochette retentisse au cœur de la nuit…

Qu’est-ce qui peut bien nous faire embarquer dans un monument pareil ? (1050 pages si je ne m’abuse) (Parfois il me semble que plus Murakami Haruki vieillit plus ses romans sont longs ? Enfin n’en faisons pas une généralité, je ne suis pas une spécialiste du maitre.) Bref pourquoi donc ? Je pose la question et j’y réponds, parce que Murakami bien sûr. Au départ on s’y essaie mollement (un peu comme le protagoniste principal), un paragraphe, humph… on repose, on reprend plus tard même paragraphe humph on repose et puis un jour on franchit l’obstacle – aisément et sans effort – et à partir de là on a beau se demander ce qui nous accroche, on continue tranquillement, sans hâte inopportune, ni précipitation malvenue à s’égarer inexorablement dans l’imaginaire  de l’auteur paradoxalement servi par une prose aussi pragmatique que factuelle. Et puis bon, quelle est cette étrange manie de répéter sans fin des propos déjà tenus ? Doit-on s’agacer ou se laisser bercer, grincer des dents ou saluer une écriture hypnotique voire introspective ? Et bien je ne saurais dire pour vous mais sur moi cela a incontestablement fonctionné et j’ai lu mes deux parpaings de 500 pages comme dans un rêve.

S’il fallait en dire plus, disons que nous avons là – comme souvent chez l’auteur – une très belle crise existentielle, un personnage principal en recherche de lui-même et de sens, une atmosphère onirique à la limite du fantastique voire de la fantasy – tellement les personnages acceptent l’incompréhensible avec philosophie*, beaucoup de musique – plus classique que jazz pour une fois et une magnifique réflexion sur la place de la création artistique dans nos vies et dans le monde… C’est lent, détaillé, visuel – me croirez vous, les vêtements de chaque personnage principal sont décrits minutieusement à chacune de leurs apparitions – une manie qui pourrait être agaçante mais qui revêt ici les attributs d’un langage ou plutôt d’une esquisse non pas cinématographique mais bien picturale. Un roman qui peut sans doute paraitre à certains un tantinet lent mais qui m’a ravie**. Magistral !

Le meurtre du commandeur – Une idée apparait tome 1 – La métaphore se déplace tome 2 – 2017 –  traduit du japonais par Hélène Morita – Belfond 2018

* Ah oui j’aurais dû vous parler de Don Giovanni non ? et du tableau caché représentant le fameux meurtre du commandeur à l’acte 1 ? voire du hibou mais chut ! À défaut de ce tableau fictif (que j’ai passé moult heures à imaginer), voici une peinture Nihonga du peintre Miyagawa Shuntei de la fin du XIXe intitulé Picnic et dans le style, donc, du fameux tableau caché du meurtre du commandeur (après tout, on ne peut pas tout dire non plus)

Miyagawa Shuntei: Picnic - Japanese Art Open Database

**J’aime beaucoup la distinction suivante entre fantastique et fantasy : si quand un être humain rentre chez lui, son chat le salue civilement et se voit contre-saluer non moins civilement – nous sommes dans la fantasy, si en revanche l’humain se sauve en hurlant ou fait une crise de panique, nous sommes dans le fantastique.

***battons notre coulpe, une de mes filles prétend que j’aime un peu trop les films – et les livres – où il ne se passe rien mais je conteste bien entendu passablement cette accusation : en vrai il se PASSE quelque chose !

Je ne saurais vous abandonner sans partager avec vous ce magnifique hommage, intitulé Jeunes feuilles, de Mr Kiki à Uemura Shōen et au style Nihonga

Publié dans roman japonais | 5 commentaires

Autoportrait en noir et blanc

Thomas Chatterton Williams est journaliste, essayiste, écrivain. Il est aussi américain, marié à une française, père de deux enfants, diplômé de philosophie… bref Cet homme est plein de choses – comme nous tous – et accessoirement pour moi mais non pour lui, il est “noir”. Enfin sa mère est “blanche” et son père “noir”, ce qui fait de leur fils – selon la si pratique one-drop rule ou règle de la goutte unique – des “noirs”. Pourquoi pratique me direz-vous ? Mais parce qu’à l’époque ou la distinction passait entre libre et non-libre (doux euphémisme), cela permettait d’asservir – et donc de posséder – toute personne ayant une “goutte de sang noir” quelque soit son apparence (moui la nostalgie du passé ce sera sans moi). Toute sa vie donc, Thomas Chatterton Williams s’est vu, défini, considéré comme “noir” et a adopté tous les codes de la communauté à laquelle il se sentait appartenir. Et puis voilà, la vie, l’université, les voyages, l’amour et un jour dans une maternité parisienne, il devient père d’une petite fille blonde, à la peau crémeuse, aux yeux très bleus qui certes n’en descend pas moins d’esclaves arrachés à l’Afrique mais qui n’en a en rien l’apparence et qui est sans aucun doute la descendante de bien d’autres ancêtres. Tout comme son père !

Autoportrait en noir et blanc est une rencontre entre expérience personnelle, introspection et réflexion philosophique, sociologique, historique – que sais-je encore – sur ces catégories qu’on nous assigne, sur le choix des ancêtres que nous privilégions – ou pas – pour nous définir. Sur la genèse de l’Amérique aussi – au sens étatsunien du terme – puisque selon l’auteur c’est de là, de ses fondations esclavagistes, que nait cette frontière qui fait que l’on est “blanc” ou “noir” – les formulaires américains ne laissant que peu de place à la complexité*. Et la démonstration de l’inexistence du concept ne semble pas les avoir fait évoluer plus que cela. Étant fondamentalement – et peut-être de formation – allergique à l’essentialisme sous toutes ses formes, et d’une façon générale rebutée par les graine identitaires qu’on nous donne à moudre pour nous détourner d’autres dominations plus économiques dirons-nous,  j’étais très curieuse du parcours et des réflexions de cet auteur – car Tolkien sait qu’il a creusé le sujet, tiens si je devais mettre un bémol, ce serait pour l’absence d’une bibliographie ou au moins d’un glossaire des auteurs qu’il cite – et je n’ai pas été déçue car il m’a donné à réfléchir et à creuser. Une belle réflexion donc, à la fois très personnelle et universelle – ce qui n’était pas gagné. Stimulant !

Autoportrait en noir et blanc – Désapprendre l’idée de race – Thomas Chatterton Williams – 2019 – traduit de l’américain par Colin Reingewirtz – Grasset – 2021

*Je suis allé lire un peu sur la façon dont aujourd’hui les américains sont censés répondre à la question de leur “race” (ce truc qui n’existe pas donc) sur les formulaires de recensement… Si ce n’était pas tragique (à mes yeux), ce serait hilarant tellement cela semble absurde. Encore que depuis 2000, on peut semble-t-il cocher plusieurs cases (la belle idée et pourquoi pas toutes ?). Homo (sapiens) sum ; humani nihil a me alienum puto (je suis humain et rien de ce qui est humain de m’est étranger) comme disait plus ou moins ce bon Terence qui était lui-même potentiellement d’origine berbère, enfin libyenne à l’époque – 2e siècle avant notre ère – voire esclave affranchi mais dont on se souvient surtout comme un des plus grand poète latin, comme quoi…

Publié dans essais | 9 commentaires

L’hôtel de verre

Tout au nord de l’île de Vancouver, au delà des routes, serti entre forêt et océan, se dresse un hôtel aux murs de verre, accessible uniquement par bateau. Seuls les très riches peuvent se permettre le luxe suprême de la déconnexion totale d’avec le monde ou du moins s’en donner l’illusion. Pourtant même ce havre recèle ses ombres et une nuit quelques mots apparaissent, gravés dans le verre : et si vous avaliez du verre brisé !

Cela m’amuse assez de commencez par ce non évènement, car qu’est ce qu’un graffiti dans des vies longues, fragiles, complexes et de fait, il n’a que peu de rapport avec la suite du récit… disons que c’est une amorce, un fil ténu qui nous rappelle que quelque part des gens se sont croisés, ont eu de l’influence les uns sur les autres, se sont inéluctablement éloignés car ainsi va la vie même quand une catastrophe guette au coin de la page… car catastrophe il y a bien. Oh rien de comparable à celle du précédent roman de l’autrice – le très beau Station eleven que je vous recommande si vous n’avez pas peur de vous plonger dans une pandémie mondiale – mais quelque chose de totalement ravageur pour ceux – nombreux – qui y sont mêlés et somme toute d’assez nébuleux pour ceux qui ne le sont pas. Emily St John Mandel s’est en effet inspirée de l’escroquerie de Bernard Madoff révélée en 2008, portant sur des milliards de dollars (comment imaginer de telles sommes) et ayant fait des milliers de victimes (totalement ruinées). Comment vit-on quand on a côtoyé les étoiles et qu’on a pris 150 ans de prison ? À quoi pense-t-on quand on a participé pendant des années à une escroquerie sans jamais se l’avouer ? Comment survit-on quand on a pris garde de ne pas se poser de questions et qu’on a perdu jusqu’à sa maison ? Peut-on savoir et ne pas savoir à la fois ?  Telles sont les questions qui hantent les personnages de ce très beau roman, jonglant avec le temps, les contrevies* et les fantômes. Le style de Emily St John Mandel est singulier – les scènes qu’elle campe semblent d’abord toutes simples et puis par petites touches elles s’imposent à notre esprit, nous happent, revenant tourner, s’épanouir – et oui, nous hanter longtemps après lecture. Excellent !

L’hôtel de verre – Emily St John Mandel – 2020 – traduit de l’anglais par Gérard de Chergé – Rivage noir –  2021

*Les contrevies sont ces vies rêvées qu’on se complaît parfois à imaginer en partant de “Et si”… Et si j’avais fait d’autres choix,  m’étais sauvé à temps, avais refusé une proposition, en avais accepté une autre, etc.

Publié dans roman canadien | Marqué avec | 6 commentaires