Oyana

3 mai 2018, l’ETA (Euskadi ta Askatasuna – Pays Basque et liberté) annonce sa dissolution définitive après un bon demi-siècle de lutte pour l’indépendance basque. À 6000 kilomètres de là, dans un restaurant de Montréal, Nahua Sanchez, québécoise mariée depuis vingt-trois ans, voit soudain les portes du passé s’entrouvrir sur Oyana Etchebaster, la jeune fille qu’elle a été et qui a tout laissé derrière elle. Mais peut-on vraiment remonter le temps et les mensonges ? et à quel prix ?

Après vérification de la rubrique « du même auteur » de mon exemplaire d’Oyana, je peux ici confirmer que j’ai lu tous les livres d’Eric Plamondon, que je les ai tous (parfois dédicacés farpaitement) et que je les aime tous. En partie à cause de la trame narrative que l’auteur prend toujours plaisir (enfin je l’espère pour lui) à éclater, ce qui – je ne sais pourquoi – me ravit. J’aime errer dans les labyrinthes textuels qui correspondent sans doute – du moins je le suppose – au désordre erratique de ma pensée. Dans ce roman-ci les portes de la grande histoire – celle du mouvement indépendantiste basque – s’ouvrent en grand sur une toute petite fissure – celle d’un destin frôlé par l’abime. Et ce n’est pas rien, à mon sens, de redonner de l’humanité et de la complexité à des luttes qui semblent parfois n’être que chiffres, idéologie et conviction primaires. J’ai aimé les liens que l’auteur tisse entre hasard et destin, baleine et liberté, Québec et Pays Basque. Moins OTNI* que Hongrie Hollywood Express, sans doute moins classique que Taqawan, Oyana est un drôle de roman épistolaire et pourtant mosaïque, intimiste et pourtant politique et rien que dans parler, il me prend l’envie de le relire. À découvrir

Sans l’ETA, que restera-t-il ? Xavier, lui, parlait du FLQ. Il parlait des nègres blancs d’Amérique, d’un pays meurtri. Ce n’était pas son pays à elle. Mais le Pays basque sans l’ETA … L’indépendance impossible adviendra-t-elle un jour ? Au Québec, il y avait eu 1980.. Après 1995, le mouvement s’était essoufflé. Trop de générations brisées auxquelles on voulait imposer une autre histoire, une autre langue.
La langue. Toujours la langue.

Oyana – Eric Plamondon – Quidam éditeur – 2019

*Objet textuel non-identifié

Lu dans le cadre du scintillant Québec en novembre organisé par la non moins sublimissime Karinette et en théorie par moi-même (mais cette année, j’ai du mal)

Du même auteur

 

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Les Fous de Bassan

« Au commencement il n’y eut que cette terre de taïga, au bord de la mer, entre cap Sec et cap Sauvagine. Toutes les bêtes à fourrure et à plumes, à chair brune ou blanche, les oiseaux de mer et les poissons dans l’eau s’y multipliaient à l’infini. »

1982, au coeur de la nuit, le révérend Nicolas Jones, pasteur d’une minuscule bourgade côtière entre cap sec et cap sauvagine, veille et se souvient. Est-ce le vent ou les fantômes des temps passés qui font trembler murs et fenêtres à moins que ce ne soient des souvenirs, ceux du si bref et si bel été 1936 qui finit dans le drame et sonna le glas de la petite communauté, repliée sur elle-même, des Jones, des Brown, des Atkins et des MacDonald. Car le 31 du mois d’août de cet été là, par une soirée encore tiède, Nora et Olivia Atkins ne rentrèrent pas…

Je me promettais depuis longtemps de relire ce merveilleux roman de Anne Hébert et d’un certain point de vue, ce fut comme une première lecture car si je me souvenais de l’atmosphère et de la puissance de l’écriture, de l’odeur salée des embruns et du rugissement du vent, j’avais oublié en grande partie l’histoire et j’avoue que ce fut un délice de m’interroger. Mais que c’était-il donc passé dans cet improbable village perdu entre terre et mer au cours de l’été 1936 ? Étrange récit, raconté cinq fois par cinq acteurs différents, le pasteur tourmenté devenu grabataire, un survenant écrivant de longues lettres en manière de journal intime, un être à l’âme d’enfant égaré dans la complexité du monde, quelques autres, un fantôme peut-être… On se laisse happer par cette écriture puissante comme la mer omniprésente, comme le vent sans fin et par cette histoire simple comme la cruauté du monde. Et s’il fallait en dire plus, je dirais qu’on parle souvent de ces incipit célèbres qui entament de grands romans (Longtemps je me suis couché de bonne heure comme disait mon très cher Marcel) mais il faudrait parler parfois des excipit (néologisme I know) et dire que le dernier paragraphe de ce chef d’œuvre est lui-même, dans son laconisme lapidaire, quelque chose comme un chef d’œuvre*. Incontournable !

Les Fous de Bassan – Anne Hébert – 1982 (prix fémina de la même année)

Lu dans le cadre de la LC Anne Hébert de Québec en novembre organisé par Karine et votre humble yueyin, moi-même donc.

*Oui j’ai répété chef d’œuvre, même que je l »ai fait exprès

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La femme de Personne

1964, Thérèse est une femme comblée qui s’épanouit dans son travail. Grâce à son mentor, elle a accès à des missions inusitées pour une femme et son mari, Raoul, la soutien invariablement dans ses choix, seraient-ils plutôt mal vus par la société. Car il lui reste bien peu de temps pour sa famille et en particuliers pour sa fille qu’elle aime certes mais qu’elle préfère en compagnie de sa jeune fille au pair. Malheureusement pour elle, la société ne se laisse pas si facilement contourner, et Thérèse va voir ce qu’elle pensait acquis se déliter dangereusement autour d’elle…

J’ai pris ce livre tout à fait par hasard, et je m’en suis fort bien trouvée. L’autrice brosse un tableau passionnant du Québec des années soixante et sait admirablement faire évoluer ses personnages sans trop les charger que ce soit positivement ou négativement. Thérèse ainsi est loin d’être toujours sympathique même si on ne peut que comprendre son désir d’indépendance. Quant à l’évolution de son mari, d’homme moderne et éclairé à mâle frustré en quête de descendance, elle est tout à fait fascinante. Tout comme la pression incessante que fait peser la « société » autant dire le reste du monde, sur ces personnage et, en l’espèce autant sur l’homme que sur la femme. J’ai compris vers la fin que ce roman faisait suite à La Fille du rang, paru en 2018 et dont l’héroïne Françoise, que l’on retrouve d’ailleurs ici, est la cousine et l’amie de Thérèse. Les deux romans se lisent très bien séparément mais la plume d’Anne-Marie Desbiens m’a donné grande envie d’aller faire connaissance avec cette jeune fille des années 40. à découvrir !

La femme de personne – Anne-Marie Desbiens – 2019 – Guy Saint-Jean éditeur

PS : Il était quand même temps que j’arrive à publier quelquechose pour Québec en novembre mais que voulez-vous, les choses ne se passent pas toujours comme il était prévu.

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Top 10 d’ouverture : mes écrivaines et écrivains à moi (mais pas rien qu’à moi)

Pour commencer en beauté ce mois dédié aux lectures québécoises, nous avons pensé (karine et moi toujours, car nous pensons en même temps c’est parfois bizarre pour ceux qui assistent à la chose) qu’un top 10 au choix seraient une belle idée. Ne me sentant pas en veine d’originalité, j’ai choisi de partager avec vous mes auteurs et autrices chouchous (et québécois évidemment). Si jamais cela pouvait vous donner envie de les lire, j’en serait bien heureuse car je suis partageuse… (Comme règle je me suis fixé d’avoir lu au moins deux titres de chacun chacune et d’en citer un, voilà parce qu’il faut bien se donner des règles)

  1. à tout seigneur tout honneur, en numéro 1 ce sera Michel Tremblay… le premier auquel je pense car sa voix chante dans ma tête. Que ce soit ses romans, ses volumes souvenirs ou ses pièces, précipitez vous… et comme référence le vais choisir encore et toujours Un ange cornu avec des ailes de tôle parce que c’est mon livre doudou et puis voilà.
  2. à partir du deuxième, c’est le désordre n’y voyez pas de préférence absolue mais par association d’idée, je vais dire Lise Tremblay. J’ai lu TOUS ses livres et je les ai TOUS aimé – certains plus que passionnément. Alors citons La Pêche blanche par exemple (mais ils sont tous excellents)
  3. Pour revenir aux classiques, Jacques Poulin évidemment, je ne crois pas avoir encore tout lu et rien que cela, me fait plaisir à penser, farpaitement ! Et pour lui j’hésite, Les Grandes Marées ou Le Vieux Chagrins ou…
  4. Toujours dans les Classiques, Anne Hébert, que je compte bien mettre à l’honneur ce mois-ci en relisant les Fous de Bassan et, si je la trouve, sa toute nouvelle biographie. L’année dernière j’avais adoré le Premier Jardin.
  5. Marie-Renée Lavoie ensuite, dont le style et les sujets me prennent à chaque fois par la main et dont je vous ai saoulé avec La Petite et le Vieux et Autopsie d’une femme plate.
  6. Ah mais bien sûr Catherine Leroux, trois romans trois coups de coeur absolus qui à mon avis (impitoyablement objectif comme disait mon regretté Lou de Libellus) sont aussi des chefs d’oeuvre. Le premier c’était La Marche en forêt, oui oui oui.
  7. Eric Plamondon forcément aussi. Encore un auteur dont j’ai lu tous les romans (dites les gens, c’est pas pour vous presser mais ce serait bien d’écrire un peu – bon je ne parle pas pour Eric qui a sorti un livre cette année dont je compte vous parler incessamment mais Catherine, Marie-Renée, que mes bonnes pensées vous accompagnent et vous encouragent) Bon choix difficile, mais je vais citer Hongrie Hollywood express parce que… parce que je l’aime d’amour !
  8. Elizabeth Vonarburg, la grande dame de la SF donc. Les Chroniques du pays des mères ont durablement bousculé ma façon de voir le monde. Savez-vous que ce chef d’oeuvre vient d’être réédité chez Mnemos ? Tiens on pourrait en parler pendant le mois à venir, de celui-là ou d’un autre car pour le coup, il m’en reste tout plein à lire et j’aime bien cette idée…
  9. Dans les écritures puissantes, Catherine Mavrikakis me semble incontournable et pourrait bien être une préférée même si je la lis avec parcimonie. D’elle je n’ai lu encore que deux livres, deux claques – sublimes mais quand même bousculantes, ce qui explique que j’espace mes lectures tout en comptant bien les poursuive. Sinon précipitez-vous sur Oscar de Profundis par exemple.
  10. Comment déjà 10 mais c’est que j’avais encore des gens à nommer moi… bon disons que je vais faire un double pour le dernier item, Lucie Lachapelle, autrice du sublime Rivière Mékistan et Michel Jean, auteur du nom moins sublime Elle et nous (même si j’ai aimé les autres romans de ces deux écrivain.e.s (oui oui je respecte mes règles (comment cela quand quand cela m’arrange ?)))
  11. Quoi comment oui, ça fait 11 ou 12, je ne suis pas très douée pour les chiffres mais je viens de m’apercevoir que j’allais oublier Dominique Fortier et non, voilà je ne veux pas l’oublier c’est tout. L’année dernière elle m’avait enchanté avec les Villes de papiers mais mon préféré reste Les Larmes de saint Laurent (que je n’ai pas chroniqué mea maxima culpa)

Voilà les gens, désolée si je me suis parfois répété (il est possible que j’ai déjà parlé de certains (enfin possible, disons plutôt certain et souvent en plus)) mais voici quelques uns de mes écrivains préférés  (C’est toujours difficile les sélections et j’ai d’autres écrivains préférés sinon, des tas, Tolkien le sait, je suis de nature enthousiaste. Et comme disait à peu près ce bon Jules (Renard de son nom de famille) quand je pense à tout ce qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureuse. Et vous, qui sont vos chouchous ?

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Québec en novembre, saison 8 (tatataaaaaaaaam)

Comme d’habitude avec les premiers frimas, c’est le retour du mois québécois, ses lectures, ses joies, ses placotages et autres folleries.

Tenant compte des propositions qui ont fleuri sur le groupe facebook de notre mois joli, nous vous avons, avec Karine, concocté un programme de LC aux petits oignons. mais avant rappelons les règles. Notre but est de parler et de faire connaitre la littérature québécoise donc on lit des auteurs québécois, né, vivant ou ayant longtemps vécu au Québec. (Sauf pour la journée de l’invité canadien of course). Dans ce cadre on lit ce qu’on veut, tant qu’on veut et quand on veut. les LC n’étant là que pour nous donner des idées et nourrir nos jasettes. Voilà pour les règles c’était vite fait (on n’est pas des plus rigides nous autres, on aime lire québécois, en parler, s’enthousiasmer, rire et partager). Plusieurs logos au cours des ans ont été produit, vous pouvez tous les utiliser à votre convenance. Cette année nous sommes gâtés avec deux petits nouveaux, celui très automnal de Mr Kiki (que j’ai placé ci-dessus) et celui très épuré d’Isallysun (qui clôturera ce billet). Faites ce que vous en semble… Et grand merci à nos deux créateurs.

Or donc voici le programme des Lecture communes prévisionnelles et néanmoins facultatives (LCPF) (ou lectures communes parfaitement facultatives selon ce que vous préférez ça fait pareil)

  • 1er novembre : top d’ouverture : vos 10 livres préférés, vos 10 livres à lire absolument ce mois-ci, vos 10 livres que jamais vous n’avez pu finir, vos 10 livres à pleurer toutes vos larmes, vos 10 livres les plus drôles, vos 10 auteurs chouchous…
  • 3 novembre – autour de la popote, recette, livre ou expérience…
  • 4 novembre – Du Québec à nos oreilles
  • 6 novembre – du 9e art… (sortez vos bd !)
  • 8 novembre – Perdons nos repères avec la SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique)
  • 10 novembre – Sombre et glaçant, le jour du polar
  • 12 novembre – Auteur ou autrice autochtone du Québec
  • 14 novembre – Invitation spéciale, un canadien dans la belle province
  • 16 novembre – Autour de Nicolas Dickner
  • 19 novembre – Autour de Michel Tremblay
  • 21 novembre – Autour d’Anne Hébert
  • 24 novembre – Toujours jeune de coeur (littérature jeunesse)
  • 26 novembre – Frais de l’année (publié en 2019)
  • 28 novembre – Écoutons la télé ! (ou le cinéma)
  • 28 novembre – Regard d’ailleurs : un auteur (de toute nationalité) qui parle du Québec
  • 30 novembre – Gros party de clôture ! lâchez vous lousse !

Si vous manquez d’idée, vous en trouverez aux sections québécoises de nos blogs à karine et moi-même ainsi que sur tous les blogs qui participent depuis maintenant bien des années. Vous pouvez également venir faire un tour sur le groupe facebook du mois québécois… Sans parler des recaps que vous trouverez soit dans les menus déroulants de nos blogs (onglets Québec en novembre) soit par

Pour l’instant voici les participants déclarés (j’espère que je n’oublie personne) mais vous pouvez toujours vous joindre à nous : Karine, Yueyin, Aifelle, Enna, Isallysun, Sylire, Argali, Bluegrey, Adely et Maelly, Valentyne,  Grominou,

à vos lecture les gens et que le plaisir vous accompagne…

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Le monde selon amazon

En quelques années, amazon est devenu le vendeur en ligne incontournable de notre quotidien. Bien sûr, on a depuis un moment commencé à se poser des questions sur les méthodes de ce champion du service client. Sans parler des rumeurs courant sur les méthodes inhumaines pratiquées dans les entrepôts de l’enseigne ou de l’étrange politique développée par amazon autour du kindle. bref je savais des choses mais sans m’être intéressée plus que cela au fond de l’histoire. Évidemment je m’attendais bien un peu au pire et rassurez vous je n’ai pas été déçue. Programme spatial privé, location d’espace pour le stockage de données du monde entier (y compris des services publiques de chez nous et oui), management sectaire, phobie fiscale et tutti quanti.

Je n’étonnerai personne en avouant que je suis tout sauf une lectrice de Capital,  il était donc peu probable que je tombe sur le livre d’un journaliste de ce magazine. Comme quoi tout peut arriver au détour d’une rencontre organisée dans une de mes librairies favorites en l’espèce La librairie Renaissance à Toulouse. Ce fut fort intéressant d’entendre et de discuter avec l’auteur, qui a  enquêté sur le terrain pendant plusieurs années et mené quelques 150 interviews d’ex et d’actuels amazoniens puisque c’est le nom que se donnent les employés de l’enseigne. Ce qui m’a captivée c’est la fascination évidente de l’auteur pour son sujet, du moins au départ et qui transparaît encore dans ses propos quand bien même cette fascination aurait changé de nature à mesure que l’ampleur de l’appétit de pouvoir de la bête se révélait. Une fascination qui s’explique – le succès a toujours quelque chose d’éblouissant au sens propre, d’aveuglant si on veut jusqu’à ce qu’on détourne les yeux de la lumière pour considérer les faits. Et là, c’est tout autre chose. Paradoxalement – il faut que je le dise quand même – de toutes les choses effrayantes dont parle ce bouquin, je crois que ce qui m’a symboliquement le plus glacée c’est la description d’une librairie en dur ouverte par amazon (grande destructrice de librairies s’il en fut) et rassemblant – en format papier – les 1000 livres papiers ayant obtenu 5 étoiles et les plus nombreux avis positifs de la maison. argh rien que d’y penser j’en ai des sueurs froides.

Je me suis fait l’effet d’entrer dans Le Cercle de Dave Eggers ou mieux (pardon pire) de revenir dans un de mes vieux Shadowrun (Oui c’est un jeu de rôles) quand nous luttions dans les ombres contre les froides et tentaculaires Corpos qui détenaient tous les pouvoirs, les États n’étant plus que des souvenirs. Cela fait toujours un petit quelque chose quand la dystopie rejoint la réalité non ? Asphyxiant !

Le monde selon Amazon – Benoît Berthelot – 2019 – Le Cherche Midi

PS : Tout cela ne va pas arranger l’organisation de mes achats de Noël, il faut quand même le dire. Il y a un temps pour arrêter de détourner les yeux.

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Le Cœur de l’Angleterre

De 2010 à 2018, à travers l’histoire d’une famille disons élargie, Jonathan Coe nous livre ses chroniques douces amères d’une Angleterre qui ne se reconnaît plus et se cherche en vain. D’aléas politiques en tensions sociales, d’enterrement en divorce, des jeux olympiques de Londres aux émeutes des quartiers périphériques, de la génération des seventies aux millenials, de la capitales des nantis aux campagnes abandonnées, c’est tout un pays, toute une époque qui prennent vie sous nos yeux. L’auteur a un talent fou pour nous faire sourire devant ce qui pourrait bien être tragique, tiquer devant ce qui est objectivement drôle, réfléchir à tout ce qu’on voit tous les jours sans – peut-être – en tenir assez compte. A l’instar de ses personnages, qui mettent bien du temps à réaliser ce qui est en train de se passer autour d’eux.

J’ai une relation en dent de scie avec Jonathan, (s’il me permet de l’appeler ainsi), j’ai adoré certains de ses livres (La Pluie avant qu’elle tombe), en ai détesté d’autres (La Vie très privée de Mr Sim) et jamais pu finir Testament à l’anglaise pour ne pas le citer. Je n’avais cependant jamais été présentée à la famille Trotter, n’ayant lu ni Bienvenu au club ni Le Cercle fermé. Mais cela n’a en rien gêné ma lecture (Si ce n’est que j’ai envie de les lire maintenant) car c’est d’une époque qu’il s’agit – la nôtre – et les personnages sont assez vigoureusement campés pour que l’on comprenne qu’ils ont un passé et voilà tout. Car c’est de leur vie présente qu’il s’agit et Tolkien sait qu’elle est assez complexe comme cela. J’ai été effarée par l’acuité des propos de l’auteur et par les convergences qu’elle révèle dans l’évolution de nos deux pays. Peur et misère qui monte, repli nationaliste, méfiance de l’autre, rejet du politique, impuissance et incompréhension à tous les étages, manipulations douteuses mais trop certaines… Et en toile de fond cette sublime touche de nostalgie à l’anglaise qui étreint mais fait sourire. C’est diablement bien écrit, totalement lumineux tout en étant d’une noirceur certaine, souvent drôle et toujours invitant à la méditation. Superbe !

Le Coeur de l’Angleterre – Jonathan Coe – 2019 – Gallimard

l’avis enthousiaste de Cuné

« Les gens voient qu’il y a des acteurs de la City qui ont quasiment foutu l’économie par terre il y a deux ans et qui n’en ont absolument pas payé les conséquences. Pas un n’est allé en prison, et aujourd’hui les voilà qui récupèrent leurs primes pendant que nous, le reste de la population, on nous invite à nous serrer la ceinture. Les salaires sont gelés, aucune sécurité de l’emploi, pas de plans retraite, les vacances en famille c’est fini, réparer la voiture c’est trop cher. Il y a quelques années, les gens avaient l’impression d’être riches. Aujourd’hui, ils se sentent pauvre. »

« Selon moi, tout a changé en Angleterre en mai 1979 et, quarante ans plus tard, on en paie encore les conséquences. Vous voyez, Benjamin et moi, on est des enfants des années soixante-dix. On n’était peut-être que des gosses, mais c’est dans ce monde-là qu’on a grandi. L’État-Providence, le système de santé, tout ce qu’on a mis en place après guerre. Seulement tout ça se délite depuis 1979 et continue à se déliter. Le voilà, le fond de l’affaire. Je ne sais pas si le Brexit en est un symptôme ou s’il fait diversion. Mais, en gros, le processus arrive à son terme aujourd’hui. Tout aura bientôt foutu le camp. »

 

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La vérité sur dix petits nègres

Dame Agatha a commis bien des crimes et des plus variés durant sa longue vie d’écrivaine. Dix petits nègres compte sans conteste parmi ses classiques avec son intrigue hautement retorse et son ambiance angoissante. Et voilà qu’un professeur de littérature se mêlerait de rectifier la reine du crime en montrant qu’elle se serait trompée du tout au tout dans ses déductions et aurait guidé ses lecteurs vers une fausse solution. Vraiment ? Et ce serait le criminel lui même qui nous raconterait son crime, n’hésitant pas – avec un certain culot – à affirmer des choses du genre « je voudrais dire ma surprise, alors que tout aurait dû m’accuser depuis le début de l’enquête, à l’idée que j’aie pu passer pendant près de décennies entre les mailles de la lecture et de la critique sans jamais être soupçonné. » Fi donc !

Et de continuer, « Cette série d’aveuglements en dit long sur la capacité de l’être humain à s’illusionner, et, contre l’évidence, à persister dans ses erreurs pourvu que celles-ci correspondent à sa vision tragique du monde, et ne viennent pas mettre en cause la représentation qu’il a de lui-même et des autres. »

Ici bien sûr ce trouve le noeud – et le sel – de l’affaire car bien entendu il ne s’agit pas simplement de prendre en faute sa majesté Christie, ni même de l’affronter sur son terrain en se montrant plus malin qu’elle. Je soupçonne au demeurant Pierre Bayard  de nourrir une quelque peu coupable passion pour Dame Agatha. Non le propos est avant tout d’analyser les mécanismes qui permettent tant à l’auteure de nous manipuler qu’au lecteur de s’aveugler. Toute la rigueur et l’analyse critique de l’auteur – professeur de littérature française à L’université Paris VIII donc – est ici au service de l’astuce et du machiavélisme de dame Agatha et c’est délicieux. Certains de ces artifices – mais pas tous je dois le dire – m’étaient d’ailleurs connus, car notre reine aimait à les vanter – avec cette (auto)dérision qui faisait tout son charme –  quand elle se mettait en scène dans ses propres romans sous le nom d’Ariane Oliver. Nul besoin de connaitre le roman par coeur (comme moi mettons), Pierre Bayard nous le décortique minutieusement avant de le déconstruire, tout en gardant quelque chose d’allègre voire de Christien dans son écriture et en particulier dans la confession du supposé vrai criminel (moi j’en resterai à la proposition d’origine mais je dois dire que c’était astucieusement vu). Bigrement intelligent !

La vérité sur Dix petits nègres – Pierre Bayard – 2019 – éditions de minuit

 

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Les enquêtes d’Erwin le saxon

Pendant les longs mois de mon absence bloguesque, j’ai traversé les affres et tourments d’une abominable panne de lecture. Rien à faire : rien que de penser à lire, j’en baillais. Alors j’ai plié, crocheté, me suis abonnée à un nombre ridicule de chaines youtube mais bon, tout cela ne m’a jamais suffi. Dans ces cas là, je ne connais pas 36 remèdes : à moi les relectures et de préférence les relectures les plus confortables, celles de livres ou de séries de livres que je connais par cœur tellement mes yeux en ont usé les lignes. Alors dans un moment de grande fraternité lectoresque – et pour le cas ou vous aimeriez les romans historiques ET que vous ne connaitriez pas encore le très sagace Erwin – il m’est venu l’envie de vous parler cette superbe série de Marc Paillet.

J’aime les romans historiques, cela se sait, et particulièrement les polars historiques qui d’enquête en enquête permettent aux auteurs d’approfondir les personnages et de brosser de beaux panneaux d’ensemble d’époques plus ou moins connues. Ici c’est le règne de Charlemagne qui est à l’honneur et vous avouerez avec moi que ce n’est pas la période que l’on rencontre le plus communément. Sachant que je suis, pardonnez moi de citer le grand Georges, foutrement moyenâgeuse dans mes goûts, cette série ne pouvait manquer de m’attirer dès le départ, elle a rempli toutes ses promesses à la lecture et je ne me lasse pas de la relire encore et encore quand l’envie m’en prend.

Charles le Grand, fils de Pépin et petit-fils du Marteau des Sarrasins (ça fait peur, dit comme ça) (en même temps c’est l’idée) disposait pour gouverner son immense empire, d’un certain nombre d’institutions. Entre autres, celles des comtes et marquis – en général des parents ou des compagnons d’armes – qu’il nommait pour gouverner ses provinces en son nom avec tous pouvoirs. Et celle des Missi Dominici, les envoyés du maitre, pour s’assurer que lesdits comtes n’en prenaient pas trop à leur aise – on est jamais trop prudent – et respectaient ce tout nouveau contrat de vassalité qui était en train de se créer dans la bonne vieille Gaule jadis romaine.

Erwin est donc un abbé saxon – à l’époque les fonctions d’abbé et d’évêque ne sont pas intrinsèquement liées à un lieux comme ce sera le cas plus tard – né et élevé dans l’actuel Grande-Bretagne (oui et il est grand, maigre, caustique dans ses propos et plutôt austère dans ces habitudes, je ne vois pas du tout à quel détective grand-breton il pourrait faire penser) érudit et disciple du célèbre Alcuin qui fut la cheville ouvrière de la renaissance carolingienne. Associé au comte Childebrand, cousin de Charlemagne de la lignée des Nibelung (quel joli nom), ils forment l’une de ces paires redoutées de tous car ne relevant que de l’empereur. Et ils s’y entendent pour bousculer des choses que l’on croyait bien établies, évinçant des comtes à la justice approximative, écartant des évêques aux appétits trop grands, apaisant au passage quelques révoltes, creusant là où on ne les voudrait pas et bien souvent redresseur de torts – quand bien même leur justice nous semble parfois  cruelle mais bon on est au IXe siècle.

Au fil des enquêtes, ils nous font visiter quelques coins de cette Gaule encore si variée dans ses peuples, ses coutumes et ses langues. De Lyon en Berry en passant par ce qui sera la Bourgogne (le Poignard et le Poison), ce qui est encore à l’époque la Septimanie (Les noyées du grau de Narbonne) ou même la résidence impériale  de Thionville en Moselle (Le mystère de la femme en bleu), Marc Paillet nous permet d’explorer ce monde en mutation ou se dessine l’Europe à venir. Stratifications sociales et familiales, droits variables et complexes selon l’origine des sujets, vie quotidienne, paysages, marchandises et transport, enfin toutes ces choses qui font exister une époque. A cela s’ajoute toujours un rien de politique : révoltes (les Spectres de la nouvelle lune, la Femme en bleue, la Salamandre), souvent d’actualité sous Charlemagne qui ne fit pas dans la dentelle pour pacifier ses conquêtes, ou même ambassades car l’empereur ne dédaigne pas d’envoyer ses chers missi prendre contact avec le très célèbre Haroun al Rachid au coeur de sa ville de Bagdad (le Sabre du calife) ou explorer un peu les coutumes des redoutés Hommes du Nord du côté du Jutland (les Vikings aux bracelets d’or). Dans tous les cas, un meurtre ou plusieurs seront l’occasion, pour notre saxon, de montrer son étonnante sagacité  car il n’est guère porté sur l’ordalie ou autre torture et préfère démontrer, prouver et faire avouer. Ce qui le rend éminemment sympathique aux lecteurs du XXIe siècle cela va sans dire. Embarquez donc au côté d’Erwin et Childebrand pour un voyage dans le temps et l’espace, gage d’évasion, de dépaysement et – disons-le – de plaisir même pas coupable.

(ayant écrit un seul billet jusqu’ici sur ce cher Erwin, je vous mets quelques liens vers le blog du Papou qui s’est récemment fait une orgie carolingienne 🙂 )

Le regretté Marc Paillet, historien, résistant, journaliste et écrivain, né en 1918, nous a quitté en 2000 à ma considérable tristesse car je l’appréciais fort et l’apprécie toujours.

Si la mouvante frontière entre l’antiquité et le moyen âge vous intéresse, il est également l’auteur du Remords de Dieu qui à travers les tribulations de deux clercs immortels entre le IVe et le IXe explore la naissance et la mort de civilisations qui se crurent toutes impérissables. Plus érudit que la série Erwin mais disons moins pétillant dans son intrigue, ce roman fascinant et excellemment écrit est un plaisir de lecture.

Enfin et à toutes fins utiles, si vous aviez comme moi, du mal à quitter cette époque passionnante, vous pourriez vous tourner vers une œuvre de pur historien, en l’espèce Pierre Riché, très grand spécialiste de l’histoire médiévale, en lisant son très bel essai, Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe (Hachette 1997). Un ouvrage passionnant, clair et fort bien écrit qui débarrasse efficacement l’histoire carolingienne des quelques scories façon roman national – voire nationaliste – qu’elle trainait depuis le XIXe. Hautement recommandable !

Bon voyage les gens et puisse la lecture vous être agréable…

 

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Paul est en prison. Voilà qui a tendance à borner un horizon ; ici réduit à 6 m² partagé avec un homme et demi de muscles, de tatouages, de violences verbales et de passion pour les Harleys. Deux hommes, deux lits superposés, deux fenêtres, deux tabourets scellés au sol, deux tablettes, un lavabo, un siège de toilette. Voilà l’horizon et pour l’ambiance : La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons.

Pour l’homme et demi, bikers et membre des trop fameux Hells, peu de mystère, quand bien même il protesterait de son innocence, tout le monde se tient à carreau devant lui – y compris les gardiens qui ne tiennent pas à ce qu’il s’énerve. Mais Paul ? Comment cet homme tranquille et serviable, superintendant pendant 26 ans du même immeuble dans Ahuntsic (concierge en somme), n’aspirant qu’au calme du ciel, des eaux et des forêts, a-t-il bien pu se retrouver dans ce « condo » d’un triste genre ? L’histoire d’une vie…

J’avais aimé une Vie française et la Succession, ce nouvel opus m’a donc plaisamment sauté dans les mains presque à mon insu et puis le thème me parlait, ce huis-clos improbable entre un déraciné décalé et un bikers frappé – ce dernier renvoyant excellemment en miroir l’humanité – et peut-être la solitude – du premier. Et puis ce grand écart entre Toulouse et Montréal… évidemment. L’écriture de Jean-Paul Dubois est comme toujours intense, précise, ironique, pétrie de nostalgie et de questions sans réponse, délicatement désespérée mais avec une petite lueur peut-être, celle d’une lumière sans pareille sur l’argent d’une mer nordique. Prenant !

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois – 2019 – L’Olivier

PS : Après presque un an de pause, je me suis dit que taper dans la rentrée littéraire était le moins que je pouvais faire.

PPS Mon blog a treize ans aujourd’hui, treize ans !!!! tout ce temps déjà… joyeux blogoversaire à moi-même donc 🙂

PPS : Cela me fait plaisir de vous retrouver

L’avis de Jérôme

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