La mariée de corail

Il y a trois sortes de gens
Les morts et les vivants
Et ceux qui sont en mer

En pensant à La mariée de corail, comme d’ailleurs à la précédente enquête gaspésienne de l’inspecteur Moralès, j’entends scander la vois de Lavillier : “il y a trois sortes de gens…” (cela dit il parait que c’est une citation d’Aristote, apocryphe bien sûr, mais cela ne change rien à la voix que j’entends dans ma tête) (oui oui je songe à consulter au sujet de ces voix).

Comme dans Nous étions le sel de la mer, Nous revoici en Gaspésie, cette fois encore une femme a disparu, une femme de mer, capitaine de homardier rien que ça, unique en son genre. Suicide, accident, autre chose, nul ne sait et c’est l’inspecteur Moralès qui est chargé d’enquêter. Un peu à son corps défendant car sa vie personnelle – ses relations avec sa femmes, absente, avec son fils, qui vient de débarquer avec toutes ses affaires entassées dans une voiture – lui semble mériter un rien de temps et de réflexion mais bon c’est son métier et puis la disparue, Angel, est elle-aussi la fille de quelqu’un…

À vrai dire, on va vite se rendre compte que celle qui est digne d’intérêt est bien plus la victime elle-même que son entourage. Femme entêtée, risque-tout, généreuse, fascinante par delà la mort elle-même, Angel Roberts a suscité de son vivant autant d’admiration que de réprobation, pour ses choix de vie et sa façon de les conduire. Ce qui ne signifie pas que l’autrice en oublie les autres personnages, bien loin de là. C’est même ce qui fait une bonne partie de l’intérêt de ce polar poétique, car au delà de la résolution d’un crime, c’est bien de la compréhension des motivations entrelacées des uns et des autres qu’il s’agit et plus l’histoire avance plus on perçoit la profondeur et la complexité de leurs liens et de leurs sentiments. Une partie disais-je, oui, car l’autre très grand atout de ce roman c’est l’écriture bien sûre, salée, iodée, brumeuse et lumineuse à la fois, nous envoyant au visage plus que l’air du large, d’entêtants embruns. Un livre splendide, à la hauteur de Nous étions de sel de la mer qui m’avait en son temps, enchanté et qui donne furieusement envie de le relire. Grisant !

La mariée de corail – Roxanne Bouchard – libre expression – 2020

L’avis de La divinissime Karine

PS : Le manque de compétence relationnelle de Joaquin Moralès est quand même éprouvant parfois, il faut bien l’avouer, on a grande envie de le secouer un coup mais bon, j’en connais des comme ça…

 

 

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Meurtre sur la Madison – Les morts de Bear Creek – La vénus de Botticelli Creek

Trois romans pour le prix d’un, c’est cadeau… Je sais ne me remerciez pas. Comme j’ai lu ces trois romans à la suite (quasiment sans respirer entre deux) pour la bonne raison qu’il se suivent (Il y en a d’autres mais ce sont les trois seuls traduits en français pour le moment) faire trois billets se serait révélé bien artificiel et pour tout dire on risquait la redite voire la reredite.

La rivière Madison dont il est question dans le titre du premier Opus est donc l’une des plus célèbres rivières à truites des États-Unis. Les amateurs viennent de partout tremper leurs mouches et faire marcher le commerce local, y compris – surtout peut-être – les très (très) riches amateurs. Autant dire que quand l’un d’entre eux pêche inopinément au lieu d’une belle truite un triste cadavre incontestablement humain à la lèvre inférieure piquée d’une superbe Royal Wulff (oui une de ces mouches compliquées que l’on noue au bout des cannes au lancer) cela peut se révéler très mauvais pour les affaires et justifie amplement – s’il en était besoin – la mauvaise humeur de la shérif Martha Ettinger. Humeur au reste assez habituelle chez elle, ce qui ne l’empêche pas de savoir s’entourer et de mener efficacement ses enquêtes…

Le grand atout de cette série de romans – les enquêtes de Sean Stanahan je crois  (oui je ne vous ai pas encore parlé de lui, c’est pour le mystère) – ou disons les deux grands atouts, sont le cadre – sublime – et les personnages. Pour le cadre nous sommes dans la droite ligne du très regretté W. G. Tapply (dont je ne saurais trop vous recommander la lecture), la nature sauvage ou presque, les rocheuses à l’ouest, la forêt partout, les lacs et les rivières pour le plaisir autant du pêcheur que de l’amoureux de la nature ou de la méditation, le tout servi par une écriture lumineuse…  D’autant qu’il y a quelque chose de très poétique dans l’art de la pêche à la mouche, en tout cas décrit comme cela, même moi j’ai eu envie d’y aller voir et pourtant la seule chose que j’emmène à une partie de pêche c’est un bouquin (et le pique-nique éventuellement). Mieux, dans ce cadre somptueux les personnages sont pleins d’intérêt, l’épineuse shériff Ettinger, le peintre-enquêteur-malgré-lui Sean Stranahan, le pisteur Blackfeet Harold Little Feather, le guide de pêche Rainbow Sam tous sont attachants et tous évoluent de livre en livre… un rien succincts au départ, il s’approfondissent et leurs relations se construisent pour notre plus grand plaisir. Les intrigues sont bien menées, assez retorses ma foi avec juste assez d’action  (C’est rarement ce que je préfère dans un polar) pour donner du piment. Bref de l’excellent nature writing dans la veine noire. Rafraichissant !

Meurtre sur la Madison (2012) – Les morts de Bear Creek (2013) – La vénus de Botticelli Creek (2014) – Keith McCafferty – Traduit de l’anglais (états-unis) par Janique Join-de Laurens – Gallmeister

PS : Je trouve que les titres anglais (The Royal wulff murders pour le premier – et voici à quoi ressemble une royal wulff pour les curieux) des trois premier opus sont bien trouvés avec leur nom de mouches, bien que évidemment je ne l’ai compris qu’après lecture…

PPS : avoir fait du personnage central un peintre m’a bien plu aussi, ça cadre bien avec le côté contemplatif (ai-je assez piqué votre curiosité sur ce Sean pêcheur-peintre-détective ou non ?)

PPPS : Craig Johnson, le créateur du célebrissime shériff d’Absaroka dans le Wyoming, Walt Longmire, est fan aussi… ça compte non ?

PPPPS: attention aux Grizzlis

 

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Dans l’or du temps

L’été, la Normandie, le sel, le sable, la famille… Voilà ce qui s’annonce pour le narrateur : toutes les apparences d’un bonheur simple, peut-être même une part de réalité mais au-dedans comme un grand vide qu’il ne s’explique pas – en même temps on ne peut pas dire qu’il soit doué pour l’introspection – mais qu’il constate avec une inquiétude diffuse. Jusqu’à ce qu’il rencontre Alice au détour d’un panier de poires, Alice vieille, excentrique, souvent acerbe, parfois plus à l’écoute de ce qu’il ressent que lui-même. Alice et ses trois Kachinas hopis sur l’armoire, Alice qui a fréquenté André Breton et les surréalistes en Arizona et qui semble encore hantée par ce là-bas trop chaud, trop sec, trop ensoleillé. Là-bas où vit le Peuple paisible*…

Je me demande à quels contes on pourrait comparer ce roman, Hansel et Gretel pour la vieille dame au fond du jardin attirant l’innocent promeneur – et puis n’a-t-elle pas un four du diable, les Mille et une nuits pour l’attraction irrésistible d’en savoir toujours un peu plus, ou encore un de ces contes initiatiques hopis où l’enfant devenant adulte comprends comment les esprits s’incarnent derrières les masques. Disons qu’il y a un peu de chaque, avec en prime cet entêtant va-et-vient, obsédant comme la mer, entre les pierres chauffées à blanc des villages Pueblos et la pluie insistante et douce de la côte d’albâtre, entre mutisme et confidences, entre coquille vide et trop plein d’images et d’émotions. Le tout dans ce style sec comme de la pierre à fusil et pourtant placide comme la vie qui n’appartient qu’à Claudie Gallay, certains s’y ennuient, moi j’y trouve une poésie aussi poignante et vertigineuse que le vide intérieur du narrateur. Enivrant !

Dans l’or du temps – Claudie Gallay – 2006 – Le Rouergue

Déjà chroniqués dans ces pages de Claudie Gallay (que j’aime d’amour, vous l’aviez compris) : La beauté des jours, Une part de ciel et les années cerise

*c’est ce que signifie Hopis dans leur propre langue

PS : Le titre – magnifique – est inspiré directement de l’épitaphe d’André Breton, Je cherche l’or du temps, allez donc la lire à l’occasion au cimetière des Batignolles dans le 17e arrondissement de Paris section 31 (oui je me promène dans les cimetières, pas vous ?)

PPS : Les villages Hopis sont constitués aujourd’hui en réserve à part entière mais pendant longtemps ils ont été “inclus” dans la réserve Navajos dans la région des Fours corners. Un endroit désolé et magnifique qui n’est guère accessible par les temps qui courent mais on peut toujours lire Soleil hopi, le fameux livre dont il est question dans ce roman, et puis rêver…

 

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La brodeuse de Winchester

1932, Violet, trente-huit ans, fait partie de ces “femmes excédentaires” dépourvues de mari pour cause de Grande Guerre*. Objet à la fois de pitié – car enfin elles ne peuvent être de “vraies” femmes, et de méfiance – mais ne menace-t-elle pas un peu les ménages de celles en puissance de mari, ces femmes peinent à trouver leur place dans une société qui aime les choses claires et les chasses bien gardées. Étouffée tant par sa situation que par une mère acariâtre, Violet a d’abord réussi à trouver un emploi, puis à se faire muter à Winchester à une vingtaine de kilomètres de la demeure familiale, distance réduite sans doute mais suffisante pour être obligée de trouver un logement – chose délicate pour une célibataire – et de vivre enfin une certaine liberté dans la mesure où ses très chiches finances le lui permettent. La magnificence de la cathédrale de Winchester étant un loisir gratuit – ce qui  n’est pas rien pour une femme obligé de sacrifier un repas pour une soirée au cinéma – elle y prend quelques habitudes jusqu’à ce qu’elle y croise une singulière confrérie de brodeuses et que la vie, peu à peu, se pare de nouvelles couleurs…

J’aime que les personnages de roman changent et évoluent avec leur histoire et c’est justement – scriptrix gratias** – le sujet de ce roman. Un sujet traité tout en finesse – brodé pour ainsi dire, sur le canevas pâli d’une époque pas si lointaine où la place de chacun dans le monde était clairement délimitée et où malheur à ceux qui – serait-ce à leur corps défendant – se retrouvaient à la marge. Pourtant c’est aussi le moment où, pour les femmes, les choses commencent à bouger – n’ont-elles pas le droit de vote depuis quelques années en Angleterre – et Violet va se glisser, sans but défini ni désir construit – qu’elle serait bien en peine de formuler d’ailleurs – dans ce courant émancipateur d’une façon d’autant plus remarquable qu’elle est portée par l’activité la plus traditionnellement féminine qui soit : la broderie.  Mais est-ce si surprenant de la part de Tracy Chevalier qui a trouvé (j’imagine) l’inspiration dans le personnage de Louisa Pesel, la mentor de Violet, personnage historique qui – outre qu’elle conçut et dirigea la réalisation de la décoration brodée du chœur de la cathédrale de Winchester – enseignait la broderie aux traumatisés des tranchées de la grande boucherie, prônant que se concentrer sur la production de quelque chose de beau était un bon moyen de se réconcilier avec la vie. Un roman tout en délicatesse, tant sur la forme que sur le fond mais sous tendu par un courant puissant, une trame faite de l’obstination de certaines à obtenir le droit de vivre autrement. Sic parvis magna***. Inspirant !

La brodeuse de Winchester – Tracy Chevalier – 2019 – traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff – Quai Voltaire – 2020

*Pourtant Yoda sait que nul par la guerre ne devient grand (pardon je sors)

**Merci à l’autrice (j’écris en latin si je veux)

***Des petites choses nait la grandeur (traduction controversée mais devise attestée de sir Francis Drake – El Dragón – pirate pardon corsaire pardon homme politique anglais).

PS : il est aussi question de sonneurs de cloches – carillonneurs – dans ce roman et c’est assez passionnant.

PPS : en plus ça donne envie de broder…

cliquez sur l’image pour en savoir plus sur Louisa Pesel et le cercle des brodeuse de la cathédrale de Winchester

 

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Léviathan

Dans la bible ou dans les mythes plus anciens, le Léviathan est un monstre qui symbolise plus ou moins la révolte contre le créateur, quelque chose comme le chaos pour le dire vite où plus médiévalement la bête de l’apocalypse. Pour Hobbes, plus tard, le Léviathan c’est l’État au sens d’un mal nécessaire (oui je résume abusivement), bête à laquelle Alain, au début du XXe siècle, ajoute les masses qui s’y soumettent aveuglement en s’intoxiquant aux médias. Sachant que le roman d’Auster porte en exergue la citation d’Emerson : Tout État actuel est corrompu ; nul doute que son texte embrasse la profondeur symbolique de son titre.

Euh oui voilà voilà voilà, mais de quoi est-il donc question ?

Disons que c’est l’histoire d’un homme qui écrit l’histoire d’un autre homme qui lui-même raconte et se raconte beaucoup d’histoires… une histoire d’écrivains, une histoire bavarde et singulièrement instrospective. Après un premier chapitre plein de promesses, Paul Auster nous emberlificote dans des méandres détaillés de relations amoureuses et amicales censément pleine de conséquences pour la suite de cette fameuse histoire qu’il nous promet sans cesse. Je ne sais plus qui a dit que Auster se conduisait comme le biographe de ses personnages mais Tolkien que c’est vrai. Bref revenons à nos moutons austeriens,  au départ donc, et pendant un bon moment, on se demande où il va, ce qu’il raconte et où se cache le fil conducteur de cette supposée histoire dont on ne voit pas bien le sujet. Mais voilà c’est Auster, et bien que nous entretenions (à son insu j’imagine) une relation compliquée faite de hauts et de bas, je dois bien reconnaitre que de talent, il est fort pourvu. Et une phrase en entrainant une autre, on se voit le suivre, continuer (ce qui n’est en rien gagné d’avance avec moi qui abandonne allègrement les lectures insatisfaisantes avec la conscience pure et l’âme en paix,), se laisser porter enfin par cette écriture jusqu’à ce que les choses se mettent bizarrement en place – quand ? on ne saurait dire – et que tout – mais vraiment tout – prenne enfin un sens. Le sens d’une réflexion sur l’engagement, sur l’éthique, sur le sens de la vie (mais si, il y a un rapport avec les Monthy Python, je le prétends), sur la création, littéraire et artistique et sur cette intime cohérence de nos choix, de nos idées et de nos actes qui nous donne ou non l’impression d’avoir vécu. Un livre retors, à la construction serpentine – c’est bien le moins pour ce dragon des mers – qu’on ne peut vraiment reposer qu’après avoir relu le premier chapitre. Impressionnant !

Léviathan – Paul Auster – 1992 – traduit de l’anglais (US) par Christine Leboeuf – Actes Sud – 1993

PS : tssss bien sûr qu’il y a un rapport avec la statue de la liberté…

PPS : Oui avec des explosions aussi…

PPPS : Aller pour le plaisir, car on ne se lasse jamais de l’écriture hallucinée de Jean et puis ne dirait-on pas qu’il cause des GAFA, avouez…

11.Puis je vis monter de la terre une autre bête, qui avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et qui parlait comme un dragon.
12. Elle exerçait toute l’autorité de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la blessure mortelle avait été guérie.
13. Elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes.
14. Et elle séduisait les habitants de la terre par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de faire une image à la bête qui avait la blessure de l’épée et qui vivait.
15. Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parlât, et qu’elle fît que tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête fussent tués.
16. Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front,
17. et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. »

Apocalypse 13, 11-17

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Bleu, histoire d’une couleur

Aujourd’hui le bleu est la couleur préférée d’une très grande majorité des occidentaux – toutes les enquêtes s’accordent sur le sujet. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, jusqu’aux XIIe siècle, cette couleur est la grande absente des écrits, des descriptions et des symboles. Au point que certains ont pensé, jadis, que les “antiques” ne la voyaient pas. Sans doute la voyait-il, mais somme toute, elle n’était pas remarquable, pire elle était barbare (qui eux l’utilisaient, la nommaient et la maitrisaient assez bien) voire portait malheur (les deux choses n’étant pas sans lien peut-être), quoi qu’il en soit, ni le ciel ni la mer n’était associé à cette nuance anodine pour laquelle même les mots manquaient. Et puis vint le beau XIIe siècle et le début de l’ascension d’une couleur bientôt associé à la lumière, à la vierge (la couleur mariale par excellence), couleur chaude (et oui), riche mais néanmoins morale, honnête, puis romantique… pourquoi, comment, par quel biais le bleu a-t-il changé de position dans l’esprit des humains ? Symbolique, héraldique, théologie mais aussi chimie des pigments et des  teintures, histoire de l’art et du vêtement sont analysés ici pour comprendre le parcours historique et culturel de cette couleur et par extension des couleurs en général ; cette notion si difficile à définir au point qu’il faille toujours en passer par un référent, car comment définir le bleu sinon en le liant à l’azur, aux plumes de canard ou aux délicats myosotis. Un essai tout à fait passionnant et, me semble-t-il, assez accessible pour intéresser chacun même non historien… Notons que depuis la parution de cet opus, Noir, Rouge, Vert et Jaune ont également vu le jour… je ne les ai pas encore tous lu (Vert était tout à fait passionnant aussi) mais c’est prévu et en attendant si d’aucuns désiraient me faire un cadeau (sait-on jamais), qu’ils sachent bien que la série en grand format illustrée me ferait très grand plaisir. Coloré !

Bleu, histoire d’une couleur – Michel Pastoureau – 2000 – seuil – 2014 – Points

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L’exil et le royaume

“Les patrons voyaient leurs affaires compromises, c’était vrai, mais ils voulaient quand même conserver une marge de bénéfices; le plus simple leur paraissait encore de freiner les salaires, malgré la montée des prix. Que peuvent faire des tonneliers quand la tonnellerie disparaît? On ne change pas de métier quand on a pris la peine d’en apprendre un ; celui-là était difficile, il demandait un long apprentissage. Le bon tonnelier, celui qui ajuste ses douelles courbes, les resserre au feu et au cercle de fer, presque hermétiquement, sans utiliser le rafia ou l’étoupe, était rare. Yvars le savait et il en était fier. Changer de métier n’est rien, mais renoncer à ce qu’on sait, à sa propre maîtrise, n’est pas facile. Un beau métier sans emploi, on était coincé, il fallait se résigner. Mais la résignation non plus n’est pas facile. Il était difficile d’avoir la bouche fermée, de ne pas pouvoir vraiment discuter et de reprendre la même route, tous les matins, avec la fatigue qui s’accumule, pour recevoir, à la fin de la semaine, seulement ce qu’on veut bien vous donner, et qui suffit de moins en moins.”

J’aime Camus, je l’aime au point de donner une chance à ce recueil de nouvelles, car les nouvelles en général ne sont guère ma tasse de thé, cela se sait. Mais il y a toujours des exceptions et ce recueil en fait parti ; forcément allais-je dire, tant le style, sec comme de la pierre a fusil, de Camus me touche toujours. Éminemment évocateur, presque visuel, voire sensuel, il brosse paysages, personnages et dilemmes avec la même puissance, la même tendresse, qui vous met le goût de la poussière sur la langue et l’angoisse de l’humain au cœur. Six nouvelles donc, quatre situées en Algérie encore française, une à Paris et la dernière au Brésil dans un petit village amazonien. Toutes méritent le détour mais je dirai un mot de mes deux préférés, les Muets qui racontent le retour au travail d’ouvriers tonneliers après une grève avortée dans un petit atelier d’Alger (d’où est tiré la citation si “actuelle” qui entame ce billet) et l’Hôte qui brosse le portrait en creux d’un instituteur pris entre conscience et réalité dans une petite école de montagne de l’arrière pays algérien. Deux pépites qui mériteraient à elles seuls une lecture mais les quatre autres ne manquent pas d’intérêt ni de profondeur encore moins de style. à découvrir !

L’exil et le royaume – Albert Camus – 1957

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L’amour au temps du réchauffement climatique

“L’idée, c’est ça : quand vous vous retrouvez à Banga-lore, en Inde, vous êtes effrayé par le vacarme, la saleté, les klaxons, une puanteur que vous ne parvenez pas à caractériser, par la quantité de gens, le sentiment de déracinement complet, vous êtes à l’endroit le plus délabré, le plus hostile de la planète”

Tomáš, chercheur en biologie moléculaire et globe trotteur patenté – du moins le croit-il – débarque, à l’occasion d’un colloque, à Bangalore – Inde du sud – et subit un choc culturel, climatique, social voire global qui engendre un réel traumatisme… à moins que ce traumatisme n’ait en fait des racines bien plus profondes et plus anciennes. Et une rencontre inattendue – comme elle le sont toutes – va bousculer les incertitudes de cet homme tourmenté.

Quel drôle de roman, complètement foutraque, halluciné, chaotique… tout en dialogue interne à la deuxième personne, traduisant la dissonance cognitive dans laquelle se trouve plongé le narrateur. Choqué par sa première vision de Bangalore, ville misérable, surpeuplée, délabrée, bruyante, voilée d’un smog continuel de gaz d’échappement… Ce chercheur voyageur persuadé d’en connaître un rayon – n’a-t-il pas vécu 9 ans en Norvège et en Australie comme il ne cesse de se le répéter avec de moins en moins de conviction – est tout soudain renvoyé à ses manques et ignorances – il ne trouvera même pas le colloque tout seul – ignorance dont on se rend compte assez vite qu’elle est largement partagé tant par ses collègues chercheurs, persuadés de se débrouiller partout mais totalement à la merci du premier chauffeur de taxi venu. (mon dieu quel scène !) que, dans un autre registre, par sa famille jamais sortie de Tchéquie. Et notre narrateur erre perdu entre aveuglement mondialiste, repli identitaire, peur de l’inconnu, l’esprit farci d’injonctions contradictoires venant de partout. C’est dérangeant, parfois drôle, souvent absurde comme seule la réalité peut l’être, et bizarrement totalement crédible; une vraie réflexion dans une langue spectaculaire – gloire au traducteur. Étonnant !

L’amour au temps du réchauffement climatique – Josef Pànek – 2017 – traduit du tchèque par Benoît Meunier – Denoël – 2020

PS :  mais oui oui oui il y a bien de l’amour dans cette histoire… Le titre ne ment pas !

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La fille du train

Dans la vie de Rachel, embrumée d’alcool, il reste peu de points de repère. Le train de 8h04 en est un, avec ses habitués, ses secousses et son presque inévitable arrêt à un feu de signalisation, juste derrière les maisons de Bleinheim road, où elle habitait autrefois. Mais elle ne regarde pas son ancien chez elle, non plus maintenant, elle préfère regarder une autre maison. Depuis sa place, elle a une vue plongeante sur le jardin, le faux balcon, les fenêtres et, évoluant dans ce cadre, sur le couple idéal. Ils sont beaux, jeunes et ils s’aiment, elle en est sûre. Elle les a même baptisés, Jess et Jason et elle leur imagine une vie de rêve et d’amour. Jusqu’à ce qu’elle voit, un matin, Jess embrasser un inconnu, et que cette même Jess – qui s’appelle en fait Megan – disparaisse quelques jours plus tard. Rachel est persuadée que la police soupçonne son mari mais savent-ils pour l’amant ? D’un autre côté est-ce bien à elle de s’en mêler d’autant que cette maison est quand même très proche de celle de son ex et de sa nouvelle famille…

Je me souvenais bien du succès de ce roman à sa sortie, mais – Tolkien sait pourquoi – je n’avais jamais pris le temps de le lire. Heureusement, fille ainée veillait, et fille ainée a dit qu’il fallait. Dont act ! Au départ j’ai eu un peu de mal à entrer dedans, le personnage de Rachel me gênait, trop geignarde, trop apitoyée sur elle-même dans ce type d’ambiance glauquissime dont les romans anglais ont le secret. Sauf que j’avais tout faux bien sûr et que l’autrice est bien plus retorse qu’il n’y parait. Oh certes il y a bien quelque chose qui cloche chez Rachel mais ce n’est pas ce que l’on croit. J’ai beaucoup aimé La construction parfaitement maitrisée du roman, polyphonique – ou plutôt triphonique (comment dit-on à trois voix ?) et éclatée dans le temps, elle nous entraine au coeur des pensées de trois femmes qui ne se reconnaissent guère de point commun, ce en quoi elles ont tort. C’est noir et quelque peu cruel, les personnages ne sont peut-être pas très sympathiques mais on les comprends, on les comprends de mieux en mieux – à  notre corps défendant parfois – et c’est terriblement bien fait. Ferroviaire !

La fille du train – Paula Hawkins – traduit de l’anglais par Corinne Daniellot – Sonatine – 2015

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Richesse oblige

Des mois que je n’ai rien écrit. Impossible, pas motivée, pire démotivée… Ce blog se fait vieux – comme moi peut-être. Quand le confinement a commencé, je me suis dit : c’est l’occasion, on remet ça. Et là j’ai découvert que confinement et démotivation vont très bien ensemble, sans compter que même lire relève du pensum alors écrire. Bref, Aujourd’hui en ce 37e jours de confinement, j’ai décidé de passer outre et d’écrire quelque chose en mode allez allez on y croit, on va y arriver, go go go… façon auto pom pom (girl) si vous voyez ce que je veux dire.

Alors il se trouve que le 13 mars dernier (et oui!) je trainais sans but dans Revel (si j’avais su j’aurais apprécié encore plus) et je suis (bien évidemment) entrée dans une petite librairie sans aucune intention d’acheter (promis) mais, il se trouva que j’y tombai (pourquoi diable m’emberlificotai-je dans du passé simple) sur le dernier Hannelore Cayre et forcément je succombai. Car Hannelore Cayre, que j’ai découvert avec sa jubilatoire et fantabuleuse Daronne me fut l’objet d’un vrai coup de cœur littéraire comme cela arrive finalement assez peu  !

Mais je m’égare et revenons donc à Richesse oblige, objet de la présente chronique. Blanche a toujours été un vilain petit canard ou un agent du chaos si l’on préfère, elle fuit donc son ile natale et néanmoins bretonne dès qu’elle le put, persuadée qu’à force de déclencher catastrophe sur catastrophe, ça allait finir par tourner mal. Pour autant que cela puisse être pire. Elle s’était donc retrouvée à Paris, grande appareillée pour cause de rupture vertébrale, docteur en littérature, modeste fonctionnaire aux archives judiciaires, fille mère et fauchée sans excès. Et finalement cela lui convenait assez, nonobstant les menaces de précarité toujours présentes dans notre merveilleux monde libéral jusqu’à ce qu’une conversation entendue par hasard la mette sur sa propre piste. Celle de son nom unique en son genre sur son ile – Blanche de Rigny, celle de sa putative et néanmoins richissime famille éloignée – mais pas tant que ça, et celle de ce grand-père inconnu qui l’y rattachait, Auguste, l’agent du chaos de sa génération…

Un roman double, moitié de nos jours – en suivant Blanche,  son enquête et son chaotique parcours (j’ai un faible pour les héro.ĩne.s tout croches comme on dit au Québec), moitié en 1870, alors que la riche famille d’Auguste – qui évidemment n’a pas trouvé mieux que de tirer un mauvais numéro* – cherche a lui acheter un remplaçant pour le service. Oui oui vous avez bien lu : acheter un homme ! Cela se faisait en ce temps-là pour épargner à la futur élite de la nation (pardon on me souffle qu’on parle désormais de premiers de cordée my bad) les affres du service militaire d’autant en 1870, les bruits de bottes se faisaient insistants et qu’on sentait bien que si ce n’était jamais le moment de trainer dans des les malodorantes casernes de l’empire, ce le serait encore moins dans l’avenir. Une double intrigue – je cherche un terme, j’ai déjà utilisé jubilatoire ce me semble – ébouriffante, drôlatique et noire de noire car le monde est ce qu’il est, parfois lumineux mais souvent laid pour ne pas dire repoussant et – pragmatisme oblige – il faut parfois jouer son jeu pour l’améliorer. Excellentissime !

Richesse oblige – Hannelore Cayre – 2020 – Métalié noir

les avis de Jean-Marc – l’actu du noir – et de Cuné

*de 1818 à 1872 – la conscription était l’objet d’un tirage au sort, on gardait de 25 à 35% des jeunes hommes de 20 ans et ce pour un service de 5 à 8 ans selon les périodes. Ceux qui en avait les moyens pouvaient, toujours selon les périodes, soit payer pour être exemptés soit trouver un remplaçant – soldat ayant fini son temps, cadet sans terres ou hère sans ouvrage, d’une façon générale pauvres sans moyens de subsistance ni avenir. Qu’on me pardonne ce résumé certainement parcellaire et très insuffisant.

** Lisez les remerciements, ils en valent la peine 🙂

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