Le Chagrin des vivants

1920, l’Angleterre se prépare à officialiser son deuil en célébrant un mort – ce soldat inconnu qui représentera tous les autres – le 11 novembre, anniversaire de la victoire – si victoire il y eu – et nouveau jour férié dédié au souvenir.  Durant les cinq jours nécessaire au voyage du corps des boues du nord de la France au parvis de Westminster, trois femmes, trois femmes ordinaires, vivent, s’interrogent, se disloquent et se réparent dans l’attente de cette journée qui devrait marquer le passage vers autre chose, une vie nouvelle, un printemps en novembre, la renaissance de l’espoir. Mais comment faire quand à chaque coin de rue, des hommes au regard et aux manches vides, après avoir tout donné fors la vie en sont réduit à mendier pour survivre…

Hettie danseuse professionnelle, rêve d’ailleurs, d’une vie meilleure mais doit à 19 ans faire vivre sa famille amputée du père et malade du fils revenu intact mais brisé. Evelyn se punit encore et toujours d’avoir survécu à son fiancée et refuse que le monde continue sa course. Ada voit son fils partout, s’enfermant dans un monde de fantômes ou ce sont les vivants qui perdent leur substance. Autour d’elles, un Londres meurtri, encore marqué de ruines et de cratères et surtout hanté par ces hommes cassés qui peinent à retrouver une place dans un monde qui aimerait effacer jusqu’au souvenir de ce qu’ils ont vécu. Mais peut-être une grande communion autour d’un cercueil anonyme pourra-t-il réaliser l’impossible et cautériser les blessures.  Le chagrin des vivant est roman excellemment construit et magnifiquement écrit, à la fois sensible et juste sur ces années d’après guerre qui furent si dures aux survivants, mais aussi sur la résilience comme une lueur au bout du chemin. Une auteure à suivre. Superbe.

Le Chagrin des vivants – Anna Hope – 2014 – traduit (fort bien) de l’anglais par Elodie Leplat – Gallimard – 2016

C’est le mois anglais chez Lou et Cryssilda

 

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Belgravia

Bruxelles 1815, Napoléon avance, l’armée anglaise le guette et la duchesse de Richmond donne un grand bal où toute la bonne société anglaise – traduisez les officiers et leur famille – a rendez-vous. Pourquoi et comment la famille Trenchard a-t-elle été invitée ? Voilà qui interroge de nombreux invités. Certes le dénommé Trenchard est l’approvisionneur clé de l’armée et de ce fait fort apprécié de Wellington, mais enfin un commerçant et de basse extraction qui plus est ! Quoiqu’il en soit le bal est interrompu par la bataille de Waterloo et la jeunesse doré du royaume durement décimée. Trente ans plus tard, Trenchard a encore grimpé dans l’échelle sociale, contribué à la construction du tout nouveau quartier de Belgravia et sa fortune ne se compte plus. Pour autant il n’est toujours qu’un parvenu, plutôt vulgaire de surcroit et sa femme n’apprécie guère qu’il l’oblige à fréquenter des salons où on lui bât froid, quand bien même à la surprise des dames présentes, on la trouverait en grande conversation avec cette trop fameuse duchesse de Richmond ou quelque autre membre de sa famille… de là à penser qu’un quelconque secret les lie…

J’aime la plume de Julian Fellowes. Amoureux d’une certaine Angleterre, de ses castes et de ses fractures, il ausculte – que dis-je il dissèque – avec une jubilation plus fascinée que nostalgique, les mentalités complexes – et pour nous exotiques – de ses personnages. Je me le représente toujours sous les traits d’Ivor Novello (bon d’accord de Jeremy Northam mais avouez qu’on imagine pas autrement le parfait gentleman)  le pianiste de Gosford park – raillant de l’extérieur mais avec indulgence une société qu’il connait bien. Moins original que Snobs, à mon sens, qui égratignait avec bonheur l’anachronisme contemporain et si décalée de la noblesse anglaise, Belgravia nous plonge agréablement – presque confortablement serais-je tentée de dire – dans un Londres en transformation, les nouveaux quartiers si victoriens poussent de tout côté, et dans une une époque ou l’argent d’une nouvelle race de capitaine d’industrie leur permet de côtoyer les bastions jusque là bien gardés de la gentry voire de l’aristocratie, toutes deux fort désargentées et quelque peu indignées de l’être. Peut-être pourrais-je lui reprocher de trainer un peu en route alors que l’on voit fort bien où il veut en venir et que l’épilogue aurait pu arriver un rien plus tôt à mon goût mais je ne bouderais pas mon british plaisir. Victorien !

Belgravia – Julian Fellowes – 2016 – traduit de l’anglais par Valérie Rosier et Carole Delporte – JCLattès  – 10/18

C’est le mois anglais chez Lou et Cryssilda

PS Au cas où, je précise que Julian Fellowes est le scénariste de Gosford park de Robert Altman donc (à voir absolument) et le producteur scénariste créateur de Downton abbey (idem) – un homme qui connait son affaire 🙂

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Coulisses de blog…

« La perfection de l’esprit consiste à savoir se cacher à propos. »
Hyacinthe de Charencey 1888
 
Au moment d’écrire mon premier billet pour le mois anglais de Lou et Cryssilda (mais si, mais si, je lis anglais), surmontant ma procrastination légendaire (lectures anglaises 4, billets zéro à ce jour) je tombe sur le tag de cuné sur les coulisses de son blog, immédiatement suivi de celui de Jean-Marc… Je suis innocente votre honneur, ils m’ont tentée (et taguée en ce qui concerne Cuné). Le billet, que dis-je les billets anglais attendront…
Avis, Critique, Recension et/ou Ressenti ?
Chroniques ! Et chroniquer c’est partager ses ressentis du moment mais un tantinet argumentés quand même parce que juste « waaaa c’que c’est bien » ou « berk c’que c’est nul » c’est moyen comme intérêt, pour celui qui lit comme pour celui qui écrit. Alors je restitue, clame et sautille sur ce qui m’a plu, que j’ai trouvé bien vu, excellent, ébouriffant, et – bien sûr – ce qui à mon sens marche moins bien, m’agace ou simplement n’est pas ma tasse de thé. Le plus souvent j’essaie de donner envie parce que c’est ma nature, enthousiaste et mal peignée, et puis il y a trop de livre à lire dans le monde (et dans ma pal) pour que je m’astreigne ; du coup si je finis un livre – et a fortiori si je le chronique – c’est qu’il m’a plu d’une façon ou une autre. Ou alors – mais c’est rare – il faut qu’il m’ait agacée mais de chez agacée et là on est plus dans le procédé ou l’imposture…
Le choix du livre
Depuis presque douze ans maintenant, mes tout premiers prescripteurs sont les blogs – et essentiellement les vieux blogs – en écrivant ça je me fais peur, j’ai quel âge déjà. Bon faut dire qu’avec le temps je sais avec qui j’ai des atomes crochus de lecture – genre j’aime 99% de ce qu’elle aime – Karine, ou à peine moins – Cuné pour ne citer qu’elles. Après c’est open bar, un titre qui claque, une couverture aguichante (et je ne parle pas de torses masculins nus hein, on frôle l’overdose depuis quelques temps), une quatrième de couv bien faite (ça arrive), un entrefilet dans un magazine (Bon d’accord des fois j’achète le magazine littéraire, et Lire et…), mon fil facebook, un truc qui passe à la télé, le bouquin dont on parle à la radio (vous connaissez la Fabrique de l’histoire sur France C. et bien c’est un sacré prescripteur pour moi) et puis les amis bien sûr, mes enfants maintenant – juste retour des choses – oui enfin n’importe où, n’importe quand, je suis une femme versatile.
Cas particulier : Parfois, pas besoin de choisir, les livres viennent à toi via les SP, ou Service de presse
Cela arrive bien sûr quoique moins souvent qu’autrefois je dois perdre en influence (mouhahaha) mais de toute façon, même s’il est toujours agréable de trouver un livre dans sa boite aux lettres, je n’en parle jamais. A moins que j’ai demandé le livre, mais cela a dû arriver quoi deux fois en douze ans, je ne me sens aucune obligations ni de lecture ni d’autre chose alors quel intérêt…Je parle du bouquin s’il m’a plu et voilà.
Mettre ou ne pas mettre la quatrième de couverture ? That is the question
Mais pour quoi faire morbleu ? et dans quel but  ? C’est le paragraphe que je saute dans les billets de blog qui le recopient. Mes chroniques sont (presque) toujours construite de la même façon, un paragraphe dans le genre du « si vous avez manqué le début » des magazine télé de mon enfance et un paragraphe d’avis, de commentaires, de ressentis, de ce qui m’est passé par la tête à la lecture. Sauf parfois, où je me laisse emporter mais jamais par un quatrième de couverture que le grand tolkien m’en soit témoin.
Prise de note
Je lis dans mon lit, dans le métro, dans les toilettes (chut), en marchant, devant la télé, sur la plage, dans la voiture, au café, au resto… comment diable pourrais-je prendre des notes. Bon par contre, je corne pour retrouver une citation… oui je l’avoue, je suis une corneuse du diable, mea maxima culpa. (D’ailleurs les liseuses c’est moins bien pour ça, on peut laisser des notes hein mais justement je préfère corner héhé.)
Rédaction
Ah c’est là que le bât blesse et que ma nature contemplative de flemmarde procrastinatrice s’expose à la face du monde bloguesque (qui en a vu d’autre). Alors en théorie j’écris dès que j’ai fini un livre et avant d’en commencer un autre. Oui mais non. en vérité certains livres demandent à être ruminés (c’est vrai mais quelle excuse) et en pratique je chronique peut être un dixième de ce que je lis. Oui je sais c’est mal… mais je songe à m’améliorer… si, si,  depuis que j’ai commencé à bloguer même. En revanche quand je me décide, je peaufine, je coupe, je synonyme, je réécrit, je relis, je corrige, je cherche ce p… de mot qui veut juste dire ça et qui m’échappe, je me demande si j’ai une maladie neurologique qui m’empêche de trouver ce foutu mot, je coupe, je précise, je cherche une référence, je coupe encore, je relis, ça n’en finit pas…
Serré ou plutôt long ?
Serré, serré… J’aime mon café long et mes billets courts. (je passe mon temps à couper, couper, couper). bon évidemment il y a des exception, parfois ça coule tout seul et j’ai BEAUCOUP de choses à dire. (D’aucuns prétendent que je suis parfois bavarde mais c’est très exagéré, je suis peut-être un tantinet enthousiaste voilà tout.
Divulgâcher, moi ! Jamais
Jamais ! Remarquez que personnellement je n’en ai cure. Je suis une adepte du coup d’oeil au dernier chapitre pour voir et je déteste le suspens. Pour moi un livre qui perd son intérêt quand on en connait la fin ne mérite pas qu’on le finisse. Sinon lirait-on encore des classiques ou mieux relirait-on ? et je suis une grande relectrice y compris de polars donc… D’ailleurs ça aussi c’est un des aspects de la liseuse qui me plait moins, c’est bien plus difficile de jeter des coups d »œil anticipatifs mais enfin elle a d’autres avantages. Pour en revenir à nos moutons et nos spoils, je n’écrit pas – que – pour moi et donc – pour le salut de mes lecteurs – j’évite de révéler quoique ce soit – mais rien de rien – des intrigues que je chronique – si ce n’est le tout début histoire de donner envie… Et je suis très pointilleuse sur le rien de rien. C’est très amusant parfois, un tour de force d’autre fois – je me souviens que pour expliquer à quel point il FALLAIT lire La Tâche de Roth sans rien divulgâcher je me suis bien creusé les méninges.
Ils en pensent quoi les autres blogueurs ?
Une question que je me pose toujours ! Les blogueurs et les critiques d’ailleurs, je ne suis pas sectaire. Leur lecture m’aide à préciser mon avis, trouver un autre angle de vue, me démarquer un peu car qui aime lire dix fois la même chose. cela ne modifie pas mon ressenti mais me permet de nuancer. Ce doit être un (très) vieux réflexe d’étudiante, « avant d’écrire, tu liras tout ce qui existe sur le sujet » oui enfin tout, n’exageront rien… Et je tague les billets qui me plaisent bien sûr.
Citation
Parfois… certains auteurs (parlons d’Oscar, si meilleur libelliste que romancier – pas taper) ont l’art de la formule qui fait mouche et c’est quelque chose que j’admire absolument alors je cite mais il faut que cela s’insère dans le billet tout ça tout ça… question de temps, d’humeur et d’admiration.
Tagger ses billets
Certes, j’ai des catégories – roman québécois, polar, sfff et parfois même des mots clé, histoire qu’on s’y retrouve après je ne suis pas un parangon de rigueur loin de là
Noter ses lectures
Que nenni… Ce serait donner à mon avis une sorte de valeur absolue à laquelle je ne crois guère et puis les notes c’est toujours réducteur… admettons qu’un jour je lise Will, Hamlet genre, je lui mets 5 étoiles the max parce que c’est Will et parce qu’il écrit comme si dame poésie elle-même lui chuchotait à l’oreille. Le lendemain je lis un Fred Vargas, que j’aime d’amour, et je lui mets 5 étoiles parce que pelleter des nuages c’est mon truc. Le surlendemain je croque un Angela Morelli – les seuls romances que je lis et relis – et je lui mets 5 étoiles parce que j’ai ris et pleuré ? pfffff comme dirait mon bien aimé Han, tout ça c’est du flan. (après chacun fait comme bon lui semble et puis le flan c’est bon, évitez de me dénoncer au mouvement de libération des flans, vous serez bien urbains)
Les affiliations
Je lis pour le plaisir, j’écris pour le plaisir et le plaisir seul… j’ai arrêté les « partenariats » parce que je n’aime pas la contrainte,  changé de plate forme parce que C’EST QUOI CES POPUPS TOUT POURRIS, même quand je m’inscris à des challenges – genre le mois anglais – je les fais à moitié,  ce n’est pas pour tomber dans un Charybde quelconque…
La reconnaissance
Ricanement mumblyesque (les vieux reconnaitront) – Allez que les 5 lecteurs de ce blog se dénoncent… sérieux je ne sais pas bien ce que cela signifie, j’aime qu’on commente mes billets parce que j’imagine qu’on les a lus et que cela me fait plaisir forcément. J’aime que les gens reviennent en me disant qu’ils ont adoré un livre lu sur mon conseil – alors là oui, le roi n’est pas mon cousin. Je tremble de malepeur quand quelqu’un me dit qu’il a acheté un roman à cause d’un de mes billets. (et s’il n’aimait pas, ce serait ma faute ma très grande faute – une pensée pour toi Lou de libellus qui me l’a souvent faite celle-là). Est-ce de cela qu’il s’agit quand on parle de reconnaissance ?
Ah si ! une année – il y a longtemps bien longtemps – j’ai été invitée au Printemps des mots de Toulouse en tant que blogueuse avec un badge et tout… alors ça c’était chouette, j’ai entendu Bernard Giraudeau lire des passages d’un de ses romans, quelle voix il avait cet homme en plus du talent. J’y avais rencontré Papillon aussi.  C’est de la reconnaissance ça ? En fait c’était surtout moi qui était reconnaissante.
Voilà vous savez presque tout sur ma cuisine bloguesque, dont l’essentiel, j’ai ouvert ce blog pour parler de livres quand j’étais sevrée de ce genre de conversation et j’aime toujours autant en parler, en écrire et en lire. Alors irl ou par blog, email ou tout autre moyen à votre convenance, si c’est de livres dont il s’agit, je suis là 😉
Je crois que Cuné a tagué tout mon monde bloguesque mais  gens qui passez par ici, si ce tag vous tente, rappelez vous Giacomo (à moins que ce ne soit Oscar ou quelqu’un qui se prenait pour eux deux à la fois) : Hâtez-vous de céder à la tentation, de peur qu’elle ne passe
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Le mois anglais – le retour – saison 7

Depuis bientôt sept ans (à ce qu’on m’a soufflé parce que la mémoire des chiffres et des dates m’est on ne peut plus étrangère) le mois de juin sonne le retour des lectures anglaises (non qu’elles nous quittent le reste de l’année mais enfin disons que c’est un focus) et chaque année, depuis l’aube des temps bloguesques, je participe plus ou moins, avec plus ou moins de constance et d’endurance mais toujours beaucoup d’enthousiasme car la littérature anglaise et moi, c’est une folle histoire d’amour. Et cette année ne fera pas exception, clamons-le haut et fort.

Que lirai-je ? Je ne sais guère. J’ai pioché les noms de Anna Hope et Susan Hill  dans le programme de cette année que vous trouverez chez Cryssilda et Lou. J’ai également relevé celui d’Agatha Frost qui pourrait être amusant et m’obliger à lire en anglais, j’ai aussi un Julian Fellowes qui m’attend gentiment (Belgravia, fait-on plus anglais). Et en parlant de cela, voilà bien longtemps que je n’ai pas lu dame Agatha (The One) dans la langue de Will, ce pourrait être une bonne idée avec un petit classique en dessert… Et toutes les bonnes idées qui me viendront d’ici la fin du mois. Restera à voir ce que j’aurais l’énergie de chroniquer mais ne crions pas avant d’avoir mal, haut les coeurs fidèles lecteurs et lectrices de la perfide Albion* et toute cette sorte de chose. A nos lectures !

Slainte**


*Que voulez-vous j’ai le nez dans un roman iranien en ce moment et les anglais n’y ont pas le beau rôle.
**Cheers (en gaélique dans le texte)

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Une plaie ouverte

Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol, et merle moqueur
Seront tous en fête !

Trente ans après la semaine sanglante qui mit fin à la commune de Paris, Marceau croit reconnaitre un figurant de l’un des premier western de l’histoire. Dana, condamné à mort par contumace, camarade de lutte, de folie et de beuverie. Peut-il être encore vivant, quelque part dans l’ouest profond ou beaucoup plus près, être encore lui-même quand les derniers communards s’éteignent, rangés, perdus ou amnésiques. Dans l’esprit confus de Marceau embrumé de laudanum, miné par le passé, l’obsession grandit, le lançant à la poursuite de ce qui pourrait bien être l’ombre d’un souvenir…

« C’est une sacrée histoire que celle-là. Vraiment. Pourtant, espérer qu’il la raconte serait aussi vain qu’attendre le retour d’un mort. L’homme, s’il a existé ailleurs que dans la fumée d’une pipe ou les sornettes d’un vieux, on se contentera d’en chercher la trace. Rien, ou presque, ne garde son empreinte. À croire qu’il marchait sur des semelles de vent. Comme l’autre, qu’il aurait connu jadis et qui, pareillement, a tout brûlé derrière lui. »

Est-ce donc polar ? je dirai non. Est-ce un roman noir ? peut-être. Une enquête ? c’est trop dire mais une quête certainement… Étrange livre que cette plaie ouverte qui nous met inlassablement dans la tête l’air du temps des cerises*. Tout d’abord, on ne sait trop où l’on est, ni où l’on va, encore moins quand… l’Ouest lointain, Calamity Jane, le Wild West Show, la main du mort de Wild Bill Hickock tout cela est bien confus. et puis peu à peu les choses s’installent, se décantent, on est en France pendant ces quelques semaines fiévreuses de mai, enthousiastes, fraternelles, tragiques, enivrées par l’espoir, noyées dans le sang. La Commune, encore aujourd’hui, est un lieu de fantasmes et de légendes – comme l’ouest américain maintenant que j’y pense – et l’auteur connait l’époque sur le bout du doigt. On y croise Courbet, Rimbaud, Vallès… On a beau savoir, pour un peu on espèrerait. On suit Marceau, à jamais survivant plus que vivant. Si je devais mettre un bémol à ce roman à la construction décoiffante et au style flamboyant, ce serait Marceau lui-même, narrateur dont on ne sait presque rien – mais peut-être est-ce aussi son cas – et auquel on ne s’attache pas plus. Alors évidemment, à trop balader ses lecteurs, on prend un risque, celui de les perdre en route tant il faut un certain temps pour entrer dans l’histoire… mais pour celles et ceux qui s’accrochent, c’est un plaisir. Foisonnant !

J’aimerai toujours le temps des cerises :
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte !

Une plaie ouverte – Patrick Pécherot – 2015 – Gallimard
Les avis de l’oncle Paul et du Papou

*Si la chanson n’a pas été écrite pour la Commune, elle lui reste pour toujours associée et d’ailleurs Jean-Baptiste Clément n’était-il pas un communard… Tiens pour la peine, je vous laisse avec un souvenir de ma dernière balade au Père Lachaise (haut lieu de la Commune et du roman donc…)

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L’écrivain des ombres

Et voilà Philou est mort ! Non je ne parle pas de mon chat mais bien de Philip Roth, sans aucun doute un des plus grands écrivains qui fut. J’ai donc décidé de partager avec vous un de mes vieux billets – grand Tolkien  onze ans déjà ! – histoire de vous donner envie. Car quand tout est dit, il reste qu’il FAUT lire Philou. Depuis deux jours, en lisant tout les articles, nécro et autre hommages qui lui sont consacrés – le plus intéressant est chez Thom, je ne saurait trop vous le recommander – j’ai vu fleurir le mot burlesque pour parler de son approche et je me suis dit que j’aurais plutôt utilisé grotesque, non pas pour ces romans eux-même mais bien pour les situations dans lesquels il met ses personnages et le point de vu qu’il choisit d’adopter.  Dans le Mystère de Wysteria lodge, Watson donne comme définition du mot grotesque : bizarre, ridicule, remarquable, ce à quoi Sherlock lui répond que ce mot implique surement quelque autre chose, du tragique voire du terrible. Et c’est bien une des forces de Roth de nous servir du terrible avec un humour à la fois si absurde et si corrosif qu’on reste ébouriffée par tant de pertinence et de virtuosité. Je vous laisse donc avec l’écrivain des ombres mais vous trouverez les billets sur la trilogie américaine au bout de ces liens : La Pastorale américaine ; J’ai épousé un communiste ; La Tâche. Enjoy
***

rohtghost.jpgL’écrivain des ombres marque la naissance d’un des plus fameux doubles littéraires de Philip Roth, le tout jeune écrivain Nathan Zuckerman, plus tard narrateur vieillissant de la trilogie américaine.

Le roman s’organise en quatre chapitres étrangement disparates et pourtant intimement lié autour d’un thème : la signification profonde de l’état, à moins que ce ne soit du métier ou encore de la fonction d’écrivain !
Dans le premier chapitre, le narrateur explore l’écrivain comme modèle, à travers sa rencontre avec son maître en écriture et s’attarde sur la distance qui se révèle entre l’homme et le personnage public ou rêvé lorsque passant de la lecture à la vie, l’élève « voit » réellement le maître.
Dans le second il s’attaque à une question en quelque sorte indissociable de l’oeuvre de Roth : Que signifie donc être un écrivain juif ? Peut-il rester lui-même et explorer son propre univers quand la communauté qui l’a soutenu, encouragé et porte d’une certaine façon son identité, l’investit de ses attentes et lui assigne, ou plutôt tente de lui assigner, des devoirs envers sa famille, sa communauté, mais aussi tous les juifs ? Questionnement qui trouve son point d’orgue lorsque la propre mère de Nathan, affolée par les réactions négatives à une nouvelle de son fils, lui demande tout bonnement s’il est vraiment antisémite. Se rendant compte à moitié de l’absurdité de la chose mais incapable de renier en bloc les opinions d’une communauté qui donne tout son sens à sa vie. Il n’y a que Roth pour vous faire rire avec un sujet pareil, à la fois absurde, profond, cynique et déchirant.
Le troisième chapitre permet à notre narrateur en plein délire de projeter la question sur une jeune femme qu’il a brièvement croisé chez son fameux « maestro ». Il imagine sous le physique fascinant de la belle étrangère une Anne Franck rescapée de Belsen qui, apprenant sur le tard la survie de son père lors de la publication de son fameux journal, choisit de garder le silence pour laisser à son témoignage « posthume » toute sa force d’impact sur la prise de conscience post-holocauste. Quitte à renier son identité et se condamner elle-même à une infinie solitude. Étrange avatar de l’agneau sacrificiel offrant son identité au monde d’après-guerre !
Le dernier chapitre enfin boucle la boucle et revient sur le quotidien du « célèbre écrivain » et ce qu’il peut avoir d’invivable pour son entourage.  Est-ce cela finalement être écrivain : donner son temps et son âme à l’écriture en lui sacrifiant tout et d’abord ses proches ?
D’une construction plus rigide que les romans de la trilogie américaine, L’écrivain des ombres est dans un premier temps un peu déstabilisant voire frustrant.  Le changement de focale à chaque chapitre prive de chaleur humaine les marionnettes de Roth, à l’exception notable de Zuckerman et de sa famille, et les maintient à mon sens à l’état d’archétypes. A l’arrivée pourtant, ces personnages mettent en scène une très belle réflexion sur le métier d’écrivain et sur la signification profonde d’un tel engagement envers soi-même, avec ses contraintes et ses ruptures. Remarquable !

L’écrivain des ombres – The ghost writer – Philip Roth – 1979 – Gallimard 1981 – traduit de l’anglais par Henri Robillat.

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Le premier amour

Dans une petite ville hongroise, à l’orée du XXe siècle, un très respectable professeur de latin d’une cinquantaine d’années mène une vie immuable et rangée centrée sur son métier et ses élèves qu’il aime à conduire sur le chemin de la connaissance. Perturbé depuis peu par une fatigue qu’il ne s’explique pas, il décide de prendre quelques vacances dans une obscure ville d’eau et pour tromper son ennui se met à écrire son journal. Au départ lieu d’anecdotes minuscules, d’inquiétudes pondérées sur sa santé et de réflexions morales celui-ci va devenir le témoin – l’acteur peut-être – d’une fêlure aussi inattendue que dévastatrice dans cette vie sans relief, une nouveauté qui va le conduire aux portes de la folie…

Lire Sándor Márai était sur ma liste depuis des lustres mais c’est une liste sans fin ni fond et on ne peut guère s’y fier. Quoiqu’il en soit, alors que j’étais en vacances sur une île (j’aime les îles, il y a la mer autour), j’ai trouvé ce roman sur une étagère et me suis dit que c’était tout justement un signe de dame littérature et bien m’en a prit. Le premier amour est un roman cruel et prenant, admirablement écrit et construit qui nous entraine par petites touches dans les méandres d’un esprit rationnel rongée par le doute sur l’utilité d’un métier qui tenait lieu de vie, par la solitude qui se voudrait voulue mais apparait soudain subie, par la vieillesse qui vient et se voit dans le regard des autres que l’on croyait pourtant sans conséquence, par la vie enfin qui glisse entre les doigts comme du sable trop fin. Dans ce premier roman écrit alors qu’il n’avait pas trente ans, Sándor Márai a su saisir les frustrations d’une âme vieillissante avec une acuité qui fait froid dans le dos. J’ai pensé à Zweig bien sûr et Schnitzler, il y a quelque chose dans cette écriture limpide qui parle de cette bourgeoisie austro-hongroise qui vénérait la raison, la culture et l’humanisme tout en croquant avec férocité les travers d’une humanité souffrante toujours en quête et toujours en peine de maitriser ses pulsions. Raffiné !

Le premier amour – Sándor Márai – 1928 – Traduit du hongrois par Catherine Fay

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L’habitude des bêtes

Les loups sont revenus… Du moins on en voit trainer près des habitations et quelques carcasses d’orignaux ont été retrouvée très dévorés. Inhabituel autour de ce petit village du Saguenay, inhabituel et fâcheux car la saison de la chasse s’annonce et les prédateurs à deux pattes n’entendent pas partager leur proies avec l’ennemi ancestral. Alors que d’autres – les garde-chasses notamment – y voient la respiration du monde et l’assurance que les cycles continuent, certains villageois envisagent battus et pièges pendant que d’autres encore – à mille lieues de ces préoccupations –  sentent, impuissants, monter la tension…

Un nouveau Lise Tremblay, c’est toujours une excellente nouvelle… J’aime son écriture, son univers, sa manière d’envisager l’homme dans sa complexité sans complaisance mais avec une certaine tolérance. Déjà dans la Héronnière, elle me rappelait ce que disait Jim Harrison sur ces gens des villes qui croient que ceux des campagnes ne peuvent qu’être vrais et bons puisqu’ils sont proches de la nature alors qu’en fait ils sont frustres, violents, alcooliques et pire encore (à vrai dire il me semble que c’était beaucoup plus cru que cela mais je n’ai pas retrouvé la citation exacte). Sans être aussi cruelle, Lise Tremblay n’est guère indulgente avec ses personnages (qu’ils viennent des rangs ou des villes d’ailleurs). Il y a ceux qui regardent sans se mêler – l’ex dentiste Ouellette, notre personnage principal en plein examen de conscience, lui qui ne s’est jamais intéressé aux autres et donc jamais mêlé de rien, ceux qui luttent pour changer les choses persuadés qu’ils sont d’être dans le vrai, ceux qui redoutent les conséquences de tout changement certains que rien ne pourra y faire,  ceux enfin qui mordent pour que rien ne change… pourtant le changement est bien là, partout, dans la mort qui rôde, dans la nature qui respire, dans les loups qui chassent et les hommes qui passent.  Une galerie de personnages haut en couleurs, un cadre sublime – les monts et les bois du Saguenay, une belle réflexion, une écriture prenante : du Lise Tremblay en somme.  Inspirant !

L’habitude des bêtes – Lise Tremblay – 2017 – Boréal

L’avis très positif de la très merveilleuse et très fantabuleuse karine  qui m’a offert cet opus.

PS : La mauvaise nouvelle c’est que je crois que j’ai quasiment tout lu de l’auteure, la bonne nouvelle c’est qu’il me reste quand même Chemin Saint Paul à dénicher.

De la même auteure dans ces pages (mon préféré ce serait peut-être La pêche blanche, ou La héronnière, ou…)
L’hiver de pluie
La danse juive
La pêche blanche
La soeur de Judith
La héronnière

Publié dans roman québécois | 6 commentaires

Les étoiles de Compostelle

Au XIIIe siècle, Jehan le tonnerre, jeune membre d’une communauté d’essarteurs* en Morvan est irrésistiblement attiré vers le chantier de l’abbaye voisine. Il ne se lasse pas d’observer les constructeurs, charpentiers, maçons et tailleurs de pierre, ces enfants de Maitre Jacques ou Pédauques qui réalisent des merveilles et parle un langage parsemé de mots inconnus. Séduits par sa curiosité et sa vivacité, ceux-ci l’engagent comme apprenti charpentier – lapin dans leur sabir. Mais il lui faudra un long voyage sur le chemin des étoiles pour réaliser ce que signifie réellement être initié…

Quelle belle langue que celle d’Henri Vincenot, riche, précise et poétique à la fois ! Les étoiles de Compostelle est un récit initiatique à plus d’un titre, passage de l’enfance à l’âge adulte, apprentissage d’un métier et bien sûr initiation au compagnonnage dans toute sa dimension aussi bien ésotérique que technique, bien qu’ici les deux aspects ne puissent être séparés. Alors certes l’ésotérisme druido-maçonnique fleure un peu le XIXe à mon sens – peut être que j’ai trop lu sur les Celtes – mais la volonté d’absorption syncrétique de l’église chrétienne est bien là et ce fut un réel plaisir de suivre Jehan sur le grand chemin, au rythme des leçons exigées par son inextinguible soif de connaissances* sans parler de quelques belles visites – moi qui ne peut m’empêcher de visiter toute église à ma portée, je comprends ô combien l’itinéraire capricieux de son guide et d’ailleurs j’ai reconnu quelques lieux au passage. Dorénavant plutôt que visiter je dirais donc que je fais labyrinthe en y entrant… Itinérant !

Les étoiles de Compostelle – Henri Vincenot  – 1982 

*défricheurs

PS : en refermant ce livre, j’ai ressenti une grande envie de revisionner une des séries fétiches de mon enfance… Ardéchois coeur fidèle – bon c’est un compagnon menuisier et ça se passe au XIXe mais baste 🙂

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L’herbe verte, l’eau vive

« So. In the beginning, there was nothing. Just the water »

Quelque part il y a Coyote qui apprend l’origine du monde. Quelque part il y a quatre vieux indiens qui porte des noms bien trop célèbres. Quelque part il y a Blossom, Alberta* – une de ces petites villes où il ne se passe pas grand chose mais où on peut déguster toute sorte de recettes à base de chien – ou de boeuf, aller savoir  – au Dead dog café ; où une jeune femme se demande comment avoir un enfant sans céder au mariage, où Lionel voudrait bien être quelqu’un, Charlie qu’on le reconnaisse et Elie qu’un barrage disparaisse… Chacun affronte le monde et le temps à sa façon mais un soir, à l’approche du solstice d’été, Elie prend quatre vieillards en stop, quatre vieillards aux noms improbables et au propos décousus pendant que dans un hôtel psychiatrique tout aussi improbable, on s’interroge sur la disparition de quatre patients beaucoup trop vieux pour baguenauder et que quelques voitures sombrent lentement dans des flaques…

Dis comme cela, L’herbe verte, l’eau vive (allusion au terme des traités signés au XIXe siècle avec les tribus amérindiennes**) pourrait paraitre loufoque d’accord mais non c’est plutôt un conte qui tisse ensemble des histoires qui finissent par former la trame même du monde. Du moins tel qu’on le vit à Blossom à deux pas de la réserve Blackfoot ou bientôt va se tenir la Danse du soleil qui célèbre, régénère, rappelle la continuité de toute chose, les saisons, le temps, la vie, la mort. Une construction au cordeau, une poésie du quotidien, une écriture prenante, Thomas King signe un roman aussi fascinant et attachant que Medicine river qui m’avait charmée, c’est drôle, cruel, fantaisiste, très contemporain avec la touche de magie qui enchante tout. Réjouissant !

L’herbe verte, l’eau vive – Thomas King – 1993 – Traduit de l’anglais pat Hugue Leroy – 2005 – Albin Michel

*Canada oui oui

**There, beyond the limits of any State, in possession of their own, which they shall possess as long as Grass grows or water runs. I am and will protect them and be their friend and father. »
Président Andrew Jackson, USA, 1829

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