Tiohtiá:ke

Élie vient de passer dix ans en prison pour meurtre. Pour la société québécoise, il a payé sa “dette”, mais la communauté innue de Natashkuan, la seule chose qu’il ait jamais connue, l’a définitivement banni. À 28 ans, sans repères ni attaches, il monte dans un bus pour Montréal et échoue comme tant d’autres dans les interstices de la métropole. Il découvre alors le parc Cabot qui rassemble chaque soir – par la grâce de la roulotte nourricière de Jimmy Lakota – une petite foule d’autochtones, innus, atikamekws, wendats, inuits, qui se retrouvent pour un peu de compagnie et de nourriture avant de replonger dans l’invisibilité de la rue. Une nouvelle communauté ? Peut-être. Et peut-être aussi, pour certains, une lueur d’espoir…

Encore un roman aussi touchant que troublant de Michel Jean tournant autour de ce que signifie être autochtone aujourd’hui au Québec. Ici il l’aborde par le biais de l’itinérance* – les SDF dirait-on on en France, les gens de la rue donc… ceux qu’on ne voit pas**, qu’on ignore même avec une application aussi constante qu’inconsciente. Mais derrière chaque invisible, il y a une histoire, parfois floue, parfois banale, parfois trop brutale pour être même abordée. Une histoire toujours humaine cependant et qui n’interdit pas forcément toute espérance. Et le lecteur s’attache facilement à ces personnages cabossés, à Marie, Caya, Géronimo, d’autres encore… et à Élie qui se méfie tant de lui-même mais se soucie toujours des autres.

Comme toujours le style est limpide, avec cette délicatesse qui permet d’envisager les pires horreurs sans voyeurisme. On y retrouve quelques personnages du Vent en parle encore*** – car le souvenir des pensionnats autochtones est toujours bien présent dans les histoires individuelles et ces femmes itinérantes se voient bien souvent ôter la garde de leurs enfants comme un écho dérisoire et tragique à d’anciennes tragédies. On y effleure aussi certains sujets d’actualités notamment les disparitions et meurtres de femmes autochtones**** mais aussi le racisme ordinaire et l’espoir de voir les choses changer. Tout au plus dirais-je que la fin frôle un peu l’angélisme, ôtant un rien de puissance à l’ensemble mais après tout, on a parfois besoin de fins heureuses. Poignant !

Tiohtiá:ke – Michel Jean – Libre expression – 2021

PS : Où je m’aperçoit que je n’ai pas parlé de ce nom – Tiohtia:ke – qui désigne l’île de Montréal en Mohawk (oui Montréal est une île sur le Saint-Laurent pour ceux qui n’ont pas la carte dans l’œil ni eu à pester contre le passage des ponts aux heures de pointes) mais je vais laisser la parole à Michel Jean:
L’île (de Montréal) a bien changé depuis Jacques Cartier. Vingt-trois ponts et un tunnel permettent d’y accéder, et des centaines d’avions traversent son ciel chaque jour.
Cependant, certaines choses demeurent. Le fleuve, imperturbable, coule des Grands Lacs vers le golfe. La montagne, qui avait impressionné Cartier, domine encore le paysage. Et des Autochtones habitent toujours à ses pieds.
Les Iroquoiens du Saint-Laurent qu’a rencontrés Cartier ont disparu. Jusqu’à la fin du xvie siècle, ils occupaient un territoire longeant le fleuve au Québec et en Ontario, et une partie de l’État de New York. Quand Champlain est venu soixante-quinze ans plus tard, ils n’étaient plus là. C’est ce qui fait dire à certains historiens que lorsque Maisonneuve a fondé Montréal en 1642, ce n’était plus un territoire autochtone, puisqu’il n’était pas occupé par eux.
Pour les membres des Premières Nations, cette question paraît futile. Ils ont toujours visité ou habité l’île qu’ils nomment Tiohtiá:ke, comme les Mohawks, installés sur la rive sud du fleuve, la désignent dans leur langue maintenant.

*itinérant : en France clochard ou plus récemment SDF (ce qui ne me semble pas exactement synonyme d’ailleurs mais bon, cela permet d’occulter les tragédies qui mettent des familles entières sur le trottoir).

**dans la grande tradition du Neverwhere de Neil Gailman ou les pauvres et les sans logis s’évanouissent dans les ombres de la rue

***Roman, que je ne saurais trop vous conseiller, sur l’abomination que furent les pensionnats autochtones… On retrouve aussi Jean-Nicholas Legendre le héros de Tsunami (et d’un autre roman plus ancien, je pense, que je n’ai pas lu car pas trouvé)

****Citons ce bon vieux wiki pour se faire une première idée chiffrée : “Les femmes autochtones au Canada, qui forment 4% de la population féminine du pays, représentent 24% des victimes d’homicides (en 2019)7. Elles ont un risque d’être tuées 12 fois plus élevé que les autres femmes au Canada”

De Michel Jean dans ces pages, le sublime Kukum et le magnifique Atuk, Elle et nous, et dans un autre registre mais tout aussi recommandable Tsunami et la Belle Mélancolie – My bad je n’ai pas chroniqué le Vent en parle encore (mais Karine si), en même temps j’avais eu beaucoup de mal à écrire sur Atuk, trop intimement remuée par cette histoire, trop effrayée à l’idée de ne pas lui rendre justice.

Et voilà c’était mon dernier billet de lecture du dernier Québec en novembre organisé par La divine Karine et moi-même pendant dix ans de bons et livresques services. Ce fut un plaisir… Et n’oubliez pas : lire québécois c’est pas qu’en novembre !

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Fille de fer

Marie conduit, ou plutôt chauffe, un train minier dans le nord québécois entre Sept-Îles et Shefferville. Si loin au nord, les distances ne sont pas comme ailleurs et s’étirent sur de longues heures. Seule femme conductrice et plus ou moins acceptée par ses pairs, Marie aime se retrouver seule dans la nuit aux commandes de son monstre de fer – 240 wagons de boulettes de minerai. Une nuit de tempête, elle se blesse en inspectant son convoi après un arrêt d’urgence. Secourue par un homme étrange, elle est retenue dans un manoir tout à fait improbable au beau milieu de nulle part…

L’année dernière j’avais lu Sault-au-Galant de la même autrice que j’avais trouvé plaisant (et je ne l’avais pas chroniqué, honte et rehonte sur moi). Mais Fille de fer est d’un tout autre calibre et ce tant du point de vue de l’écriture – beaucoup plus puissante, que de la narration – fort prenante. Quant à l’histoire, elle est des plus singulières et des plus fascinantes : Il y a l’image de ces monstres de fer fonçant dans la neige, pilotés par un unique et solitaire être humain ; il y a ce géant surgi de la tempête ; il y a ce manoir perdu dans la forêt, apparemment incartable et rempli de livres de toutes sortes (avouez que ça relève du fantasme pour la lectrice compulsive que je suis), il y a ce camp d’étape pour cheminots entre deux trains, presque aussi isolé et hors du monde que le manoir, et enfin il y a cet endroit – Shefferville – entre cité fantôme et survivante entêtée – Le tout sur fond de lutte écologique et autochtone… Même les imperfections de Marie m’ont plu, car elle sonne vrai cette femme, pas forcément sympathique (du moins à mon goût), pleine de contradictions mais cohérente avec elle-même. Dernière précision, au cas où mon texte vous induirait en erreur – ce qui n’est pas impossible, il s’agit bien d’une histoire parfaitement contemporaine et rationnelle. Une découverte. Puissant !

Fille de fer – Isabelle Grégoire – 2019 – Québec Amérique

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Le lièvre d’amérique

« Elle s’assoit devant son ordinateur et ouvre ses courriels. Déjà cent-vingt-huit non lus ; deux-cent-vingt-quatre notifications. Et ça la frappe en plein visage. L’humain pourra-t-il survivre à ça encore longtemps ? »

Diane a 15 ans, Diane a 30 ans ! Qu’est devenue l’adolescente sauvageonne qui arpentait l’ile-au-grues en tout sens. Est-ce bien la même femme que cette créature aliénée par le travail, isolée dans sa capsule d’efficacité, toujours en quête de plus : Plus d’ouvrage, plus de dossiers, plus de rendement, au point d’en avoir oublié son humanité, au point de vouloir s’en affranchir plus encore. Par une opération si nécessaire. Une opération qui la libérerait des contraintes d’un corps qui malgré tous ses efforts lui réclame – parfois  – un peu de repos. Quelle opération ? On ne le sait pas vraiment. Le sait-elle elle-même ? Mais les effets ne tardent pas à se faire sentir, certains attendus d’autres véritablement très inattendus…

Que voilà un roman tout à fait décoiffant, mi fable hypercontemporaine, mi légende du bois, mi pamphlet antilibéral teinté de féminisme. (Ce qui fait au moins trois demis et nous sommes encore loin du compte). Trois moments de la vie de Diane s’offrent à nous, doté chacun d’une écriture et d’un rythme propre, entrecoupés de textes documentaires – façon wikipedia – sur le lièvre d’Amérique – ce mammifère endémique de l’amérique du nord, considéré comme une proie de peu de valeur marchande ou culinaire mais amusante à chasser.  (j’imagine qu’il y a là une allusion plutôt transparente aux femmes).  Et le lecteur – ou la lectrice en l’occurrence, est happée, aspirée par cette narration labyrinthique, semblable en cela à l’esprit de cette femme égarée d’elle-même, perdue, aliénée au dernier degré – mais qui peut-être – peut-être – pourrait se retrouver s’en l’avoir voulu – du moins consciemment. Un roman court et prenant, à la construction positivement brillante qui se lâche bien difficilement tant on respire avec Diane tout au long de ces quelques pages mais qui nous laisse en pleine méditation sur l’état du monde. Singulier !

Le lièvre d’Amérique – Mireille Gagné – La Peuplade – 2020

L’avide de la très délicieuse et très pertinente Karine, et celui tout aussi pertinent d’Inganmic qui m’a rappelé que j’avais ce roman dans ma pal.

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Tous les diables sont ici

Hell is empty and all the devils are here*
Will** – the tempest

Tous les diables, vraiment ? À Paris ? Paris, où les Gamache sont en visite pour voir leurs enfants et petits enfants, assister à la naissance de leur nouvelle petite fille et, d’une façon générale, prendre du bon temps. Pourtant C’est ce que prétend le plus vieil ami de l’inspecteur chef (donnons lui ce grade, on se perd un peu dans ses promotions, et rétrogradations). Divagation d’un vieil homme ? Peu probable, d’autant que le vieil homme en question se fait renverser peu de temps après et de façon tout à fait intentionnelle selon les Gamache, témoins de la scène…

Malédiction quand tu nous tiens… Moi qui n’aime que les whodunnit, je ne tombe que sur des thrillers, c’est bien ma veine ! Bon avouons que celui-ci est bien ficelé, bien écrit et que les personnages, la famille Gamache au grand complet, sont toujours aussi attachants. Et malgré la précipitation des événements – inhérente au genre – il y a – quand même – une vraie enquête pour consoler mon petit cerveau tout mou (oui j’ai aussi un petit coeur tout mou mais cela n’a rien à voir). Comme souvent, depuis un certain temps, c’est à un complot de grande ampleur que nous avons affaire (enfin surtout les Gamache), l’autrice semble s’être découvert une passion pour les conspirations mais c’est bien vu, bien mené, presque crédible. Bien sûr le Paris qui est décrit ici est bien plus éloigné de moi – née native du XIVe arrondissement – que le Three Pines des Cantons de l’est ; Grand Tolkien je n’ai jamais rêvé entrer au Lutecia pour manger une glace***, quand au Georges V, je l’ai peut-être – peut-être – entrevu un jour ou j’essayais de m’échapper du VIIIe arrondissement  – pas le plus affriolant des quartiers si vous voulez mon avis. Pour autant, Louise Penny comme d’habitude soigne son cadre et fait passer toute son affection pour Paris, la ville lumière – sans doute en partie fantasmée mais n’est-ce pas le cas de toutes les villes de papier. Attachant !

Tous les diables sont ici – Louise Penny – traduit de l’anglais (canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné – Flammarion Québec – 2020

Mes chroniques des aventures de l’inspecteur-chef Gamache
Les Aventures de l’inspecteur-chef Gamache   
 La nature de la bête
Le Long retour
La Faille en toute chose
Un outrage mortel

* je boude, je préfère la traduction de Guizot, “l’enfer est vide, tous les démons sont ici” (1864)
** William Shakespeare of course
*** Pour la peine, je vais y penser… ou un cocktail tiens, j’ai vu des photos, le bar est une œuvre d’art en soi.

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Aller aux fraises

Eric Plamondon aime à égrener les souvenirs, mesurer le chemin parcouru, ressentir le passage du temps qui dévore tout. Dans ce recueil, deux nouvelles nous plongent dans l’adolescence, encadrant un récit venant de plus loin, du village du père, d’un monde perdu dans les neiges de la mémoire. Toutes baignent dans une ambiance douce-amère qui rappelle et complète la nouvelle éponyme du recueil Donnacona paru en 2017.

L’alcool y coule à flot, l’inconscience éclabousse chaque page, la mélancolie perle à chaque phrase. Plus chroniques que récits, elles explorent – dans le style si particulier et si attachant de l’auteur – ce moment étrange de l’adolescence où les fils se rompent, où l’on touche du doigt quelque chose qui ressemble à la liberté mais se révélera peut-être décevant.  Une jeunesse en attente, “entre deux” et peut être plus exotique et moins touchante de ce côté de l’atlantique ou l’adolescence est à la fois semblable et fort différente. Tous ces ados de 17 ans ivres morts qui conduisent allègrement les autos de leur parents quitte à finir dans le fossé, cela fait un peu froid dans le dos quand même – y compris d’ailleurs aux parents de l’époque si on en croit le titre du recueil. Désenchanté !

Aller aux fraises – Recueil de trois nouvelles : Aller aux fraises, Cendres et Thetford Mines.- Eric Plamondon – Quidam 2021 – Le Quartanier 2021

Du même auteur dans ces pages Oyana ; Taqawan ; Ristigouche ; Hongrie, hollywood express

PS : je vous ai dit que Eric Plamondon était un de mes auteurs préférés ?

PPS : Du coup je me suis demandé la signification d’aller aux fraises pour l’auteur. Chez moi cela signifie porter son pantalon trop court mais ce n’était visiblement pas cela. Du coup j’ai cherché, cela peut vouloir dire chercher un endroit écarté pour faire l’amour – peu probable ici – ou se promener sans but, je suppose que c’est ce dernier sens mais je me demande quand même si quelque chose m’a échappé…

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Pour toi, Nina

Jeanne est la maman de Charlotte qui est la maman d’Isa qui est celle d’Alice qui vient de mettre au monde – pour ses dix-neuf ans – la petite Nina. Or Jeanne s’inquiète pour Nina, insiste pour qu’Alice s’installe chez elle – ce qui convient pour un temps à la jeune femme. Mais que cache cette inquiétude diffuse et quelle est donc cette malédiction qui hante Jeanne ?

Pour toi, Nina est un roman fort plaisant qui parle de femmes et essentiellement de femmes, de leur choix, du prix à payer, des défaites  mais aussi des victoires et des forces qui les animent. À travers cette lignée de femmes plus ou moins proches les unes des autres, plus ou moins blessées par la vie, plus ou moins sur la défensive, trop protectrices ou trop lointaines se dessine en creux l’évolution de la condition féminine au Québec et plus largement l’évolution du monde. C’est frais, agréable, un peu mélancolique, avec quelques maladresses de style peut-être mais tel quel bien agréable à lire. Sympathique !

Pour toi, Nina – Claire Pontbriand – Goélette – 2016

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Contrecoup

Un jour comme les autres, un homme a fait irruption dans un magasin et tiré sur les femmes présentes, trois sont mortes, une a survécu – mais dans quel état. Aussitôt arrêté, il se révèle être un de ces incel qui haïssent les femmes, toutes les femmes, les rendant responsables de tous leurs maux. Fin de l’histoire !? Non évidemment non, pour tous ceux qui touchaient de près ou de loin ces quatre femmes – parents, sœurs, amies, mais aussi cet homme devenu tueur, ce n’est que le début, le début d’une souffrance dont on ne voit pas la fin, d’une destruction du monde connu et peut-être – peut-être – d’une lente reconstruction…

Je ne savais trop à quoi m’attendre en ouvrant ce nouveau roman de Marie Laberge et j’ai été heureusement surprise. Par petites touches, sur une partition quasi chorale, l’autrice construit une histoire aussi profondément humaine que délibérément trompeuse car peu à peu, à travers les questionnements et les souvenirs des proches impliqués malgré eux dans la tuerie, se dessine une histoire cachée, tout aussi humaine – ou inhumaine – mais encore plus perverse qu’on ne l’imaginait. Chaque personnage prend chair et voix et on se prend à s’interroger avec eux sur les raisons, les conséquences mais aussi les suites à donner à un tel drame et les choix qui en découlent.

Or ces interrogations qui s’égrènent au fil du récit, m’ont paru des plus pertinente. Jusqu’à quel point faut-il s’interroger ? Creuser ne risque-t-il pas de donner trop d’importance au coupable quitte à jeter une ombre sur les victimes ? Peut-on tourner la page et comment ? Ces questions sont vraiment venues me chercher. En 1989, j’étais étudiante à l’Université de Montréal, lors de la tuerie de l’école polytechnique ou un homme a tué 14 femmes et en a blessé une dizaine d’autres. Polytechnique fait partie intégrante de l’université et, bien qu’étudiante en anthropologie,  j’y avais cours chaque semaine*. Alors forcément on s’interroge : sur le coupable, sur la violence de masse, sur la violence faites aux femmes – visées spécifiquement, sur ce qui fait qu’on est encore en vie par hasard et sur la façon dont on a digéré cette sanglante absurdité.

C’est fin, subtil même, fort bien écrit sans jamais céder ni à la tentation de l’angélisme sensationnaliste, ni aux sirènes du thriller glauque (Tolkien nous en garde). Prenant !

Contrecoup – Marie Laberge – Québec Amérique – 2021

*parfaitement en géologie du quaternaire… c’était la minute “Je vous raconte ma vie”, mea maxima culpa

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Le murmure des hakapiks

Mais qu’est-ce qu’un hakapik me direz-vous ? Et bien c’est un engin de mort (au sens strict), une hampe dotée d’un percuteur et d’un crochet, l’un pour fracasser la boite crânienne du phoque et l’autre pour le saigner et le traîner sur la glace. Le titre parait tout de suite moins poétique, non ?

Ce troisième opus des enquêtes de l’inspecteur Moralès nous entraine dans deux croisières hivernales bien différentes quoique concomitantes. (Si vous avez un autre mot, je suis preneuse). D’une part l’agente Lord, croisée dans la mariée de corail, embarque sur le Jean-Mathieu avec une escouade peu reluisante de chasseurs de loups marins (de phoques donc) pour surveiller les conditions d’abattage. Autant vous dire qu’elle n’est pas la bienvenue, ni en tant qu’agente de Pêches et Océans Canada, ni en tant que femme. De son côté Moralès a accepté de participer à une croisière caritative sur le Saint-Laurent  avec étapes de ski de fond et fêtes tous les soirs, sans compter une psychologue judiciaire de ses amies qui aimerait fort l’impliquer dans sa dernière enquête. Un contraste absolu entre deux univers qui vont bien évidemment finir par se télescoper…

Suis-je la meilleure personne pour parler de ce roman ? je n’en suis pas sûre car voyez-vous, si j’adore les polars poétiques, je déteste avec constance les thrillers. Or avec ce troisième tome c’est bien la bascule que Roxanne Bouchard a accompli. Alors comme thriller, je dirai qu’il part vraiment lentement et peine a décoller mais que la seconde partie est haletante à souhait – du moins pour ceux qui aiment – avant de se conclure d’une façon qui a fini de me repousser. Dans l’intervalle s’est évanoui ce qui faisait, pour moi, la magie des deux premiers opus. Évanouie la poésie du sel et des embruns – que la fétide sanguinolence des scènes de chasse ne remplace pas vraiment, et foin de ces personnages, attachants ou non, mais aux motivations profondes et complexes. Ici seuls Moralès et Lord qui évoluent vers l’acceptation de leur sentiment, sont réellement vivants, tous les autres ne sont qu’esquissés, parfois limite caricaturaux et leur sort – au mieux – nous indiffère. Après, je l’ai dit, je ne suis pas le meilleur public pour un thriller, et si j’en juge par les critiques élogieuses que j’ai lues, certains lecteurs y ont trouvé leur compte et tant mieux. Pour moi, disons que si un quatrième opus sortait, il faudrait me convaincre pour que j’y retourne. Dommage !

Le murmure des hakapiks – Roxanne Bouchard – Libre expression – 2021

De la même autrice dans ces pages : Nous étions le sel de la mer (Joaquin Moralès 1) : La mariée de corail (Joaquin Moralès 2), Whisky et paraboles, L’orphéon : crématorium circus.

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Québec en novembre – top départ et récap

C’est parti les ami.e.s, le top départ est donné en ce beau jour de la toussaint (plutôt lumineux d’ailleurs dans mon sud) ! Dans ce billet, je mettrai à jour un récapitulatif des billets ; si vous les mettez en commentaires, ce sera plus facile… N’hésitez pas à me rappeler à l’ordre si je vous oublie surtout…

Et hop que la lecture soit !

1er novembre

La présentation vidéo de la divine Karine

Hélène Lecturissime – Aller aux fraises – Eric Plamondon

Claire – La recette québécoise : la tarte au sucre

Argali – Man – Kim Thuy

2 novembre

eimelle : Six minutes – Chrystine Brouillet

yueyin : Le murmure des hakapiks – Roxanne Bouchard

3 novembre

Claire aproposdelivres : Chroniques de jeunesse – Guy Delisle

4 novembre

Enna lit : Chronique de jeunesse – Guy Delisle

7 novembre

Eimelle : oeufs mollet à la vinaigrette et au sirop d’érable

8 novembre

Inganmic : le Lièvre d’amérique – Mireille Gagné

Kathel : Indice des feux – Antoine Desjardins

Hélène lecturissime : Pas même le bruit d’un fleuve – hélène Dorion

Karine 🙂 : Le murmures des hakapiks – Roxanne Bouchard

Anne : Blanc dehors – Martine Delvaux

9 novembre

Eimelle : Une illusion d’optique – Louise Penny

Argali : Une mort honorable – Jacques Savoie

10 novembre

Eimelle : Le magasin général tome 8 – les femmes – Loisel et Tripp

Claire aproposdelivre – Lac megantic, la dernière nuit – Rousseau, Lacas et Roy

yueyin : Contrecoup – Marie Laberge

Madame lit : Les grands espaces – Annie Perreault

12 novembre

Inganmic : Querelle (de Roberval) – Kevin Lambert

Karine : Chaque heure de danse – Mireille Veronneau

13 novembre

yueyin : Pour toi Nina – Claire Pontbriand

Claire àproposdelivre : Ghetto X – Martin Michaux

14 novembre

Ennalit : L’affaire Madame Paul – Lucie Doucet

Ennalit : quelques séries netflix pour Québec en novembre

Hélène Lecturissime : Chasse à l’homme – Sophie Letourneau

15 novembre

Ingannmic : Maikan (le vent en parle encore) – Michel Jean

Eimelle : Le beau mystère – Louise Penny

yueyin : Aller aux fraises – Eric Plamondon

Luocine : Victoire – Michel Tremblay

Karine : Wapke – 15 auteurs autochtones – dirigé par Michel Jean

17 novembre

Claire àproposdelivres : Kukum – Michel Jean

yueyin : Tous les diables sont ici – Louise Penny

Eimelle : Le magasin général – tome 9 – Notre dame des lacs – Tripp et Loisel

Pativore : La fugue -Pascal Blanchet

19 novembre

Eimelle : La faille en toute chose – Louise Penny

Inganmic : L’orangeraie – Larry Tremblay

20 novembre

Ennalit : J’irai danse si je veux (autopsie d’une femme plate) – Marie-Renée Lavoie

21 novembre

Eimelle : Café latte érable cannelle

yueyin : Le Lièvre d’Amérique – Mireille Gagné

Argali : Radiale – Valérie Forgues

22 novembre

Ennalit : Le jeu de la musique – Stéphanie Clermont

Sylire : Anne la maison aux pignons verts – Lucy Maud Montgomery

Karine : You – Chantal Neveu

23 novembre

Hélène Lecturissime : Vi – Kim Thuy

Eimelle : Aline – Valérie Lemercier

24 novembre

Eimelle : Jane, le renard et moi – Fanny Britt et Isabelle Arsenault

25 novembre

Yueyin : Fille de fer – Isabelle Grégoire

 

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Un autre monde

Livre: Un autre monde, Barbara Kingsolver, Rivages, Petite ...“Il y a en chacun de nous, un autre monde. La chose la plus importante est toujours celle qu’on ne connait pas.”

Mais qui est donc Harrison William Shepherd, un homme au nom si parfaitement américain, à la vie si parfaitement rocambolesque ? Exhibitionniste comme un écrivain, discret comme un diariste, utilisant ses petits carnets pour photographier la vie qui l’entoure sans vraiment s’y révéler, riche d’un bon sens toujours en butte à la réalité et d’un l’humour discrètement corrosif, un homme en bref tout de contradictions qui cherche l’invisibilité jusque dans ses journaux intime – écrits à la troisième personne, mais devient romancier à succès,  en étant pourtant bien conscient que s’exposer – en particulier pour un artiste – c’est se rendre vulnérable…

Le vie de cet Harrison – mais qui donc l’appellera jamais ainsi – nous est racontée par ses carnets, des lettres, des articles de journaux ou des relations d’interrogatoires, on y croise Diego Rivera et Frida Kahlo – ce couple flamboyant, Lev et Natalia Trotsky, ce couple lumineux, mais aussi des cuisiniers, des domestiques, des secrétaires, des activistes, des voisins, des gardes du corps, des avocats, des journalistes, quelques sénateurs et  un ou deux chats. Mais en filigrane de ce roman positivement picaresque, c’est bien de la façon dont se forge l’identité politique de l’Amérique à travers son rapport à l’art et à l’information qu’il s’agit. Barbara Kingsolver explore bien sûr le présent – elle a commencé à écrire ce livre en 2001 – à travers le passé, mais il est effarant ou peut-être effrayant – de voir à quel point sa fresque – version littéraire du muralisme de Diego Rivera – résonne avec l’actualité plus de dix ans après sa publication. Car ce roman traitant d’un romancier piégé par le McCarthysme triomphant, écrit pendant l’ère Bush après que l’autrice ait été lynchée médiatiquement pour des propos “anti-américains” sur la guerre en Afghanistan, pourrait tout aussi bien nous parler de l’ère post-trump. Magistral et un tout petit peu terrifiant !

Un autre monde – Barbara Kingsolver – 2009 – Traduit de l’américain par Martine Aubert – 2010 – Rivages – 2012 – Orange prize for fiction 2010

PS : j’aurais pu vous dire bien des choses encore sur ce roman foisonnant mais j’essaie de garder mes billets d’une raisonnable longueur. Pour la peine je vous tague un beau billet de Papillon

PPS : Encore un roman qui m’a fait faire un tas de recherches sur l’internet : la maison-atelier bauhaus de San Angel, la maison bleue de Frida qui abrita Trotsky (aujourd’hui le musée Frida Kalho), le muralisme de Rivera, et ceci et cela…

PPPS : je vous ai dit que j’aimais beaucoup Barbara Kingsolver ? Non ? et bien je vous le dis !

L’arbre aux haricots

Les cochons au paradis

 

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