Radium girls

1918, la guerre (la grande, comme s’il y en avait de petite) est finie et l’heure est à l’amusement voire à la légèreté chez les jeunes ouvrières de l’USRC dans le New Jersey. Après une journée passée à peindre des cadrans de montre à la peinture phosphorescente, elles aiment à sortir toutes ensembles pour papoter ou aller danser. Certes la technique du lip dip paint (humecter le pinceau entre leurs lèvres entre chaque touche de peinture) a quelques effets secondaires : elles brillent légèrement dans le noir. Mais on leur a assuré, à plusieurs reprises, qu’il n’y avait rien a craindre alors autant s’amuser de ce surnom de Ghost girls qu’on leur a donné voire à en remettre une couche en se servant de la peinture phosphorescente comme vernis à ongle. Seulement USRC veut dire United State Radium Corporation, et le radium, après avoir été gage universel de modernité  ne va pas tarder à montrer d’autres effets beaucoup plus graves…

Ce scandale des ouvrières du radium n’est guère connu en France pourtant c’est la lutte de ces femmes qui est à l’origine des lois américaines permettant aux employé.e.s de se retourner contre leurs entreprises quand celles-ci ont mis leur vie ou leur santé en danger. Parfois, comme c’est le cas ici, en toute connaissance de cause. Une lutte sociale donc – mention spéciale à la scène ou en plein tribunal, les plaignantes se voient signifier que la séance est ajournée car les accusés sont en vacances en Europe, annonce qui déclenche un fou rire nerveux chez ces femmes qui se savent mourantes sans aucune chance de voir l’Europe un jour – mais aussi profondément humaine car bien sûr nous savons dès le début le sort promis à ces jeunes filles ordinaires, intelligentes mais confiantes. Le choix d’utiliser un crayonné en camaïeu de mauve et de vert sert admirablement le propos, glissant de la gaieté à l’angoisse, le tout rythmé par de pleines pages qui font basculer les destins. Tout au plus pourrais-je regretter un petit manque de caractérisation qui conduit à parfois hésiter à reconnaître un personnage mais c’est peut être moi. En l’état, c’est une très belle œuvre touchante et puissante. Délétère !

Radium girls – Cy – 2020 – Glénat

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Québec en novembre, le ixième retour…

Avec l’automne, arrivent les frimas mais pas que, car c’est aussi le temps de Québec en novembre et ça c’est aussi bon qu’un thé chaud siroté au coin du feu, le nez dans un livre et les pieds sous un plaid (enfin je dis thé, vous pouvez boire ce que vous voulez, je ne suis pas sectaire) (mais non je ne pense pas forcément à une boisson alcoolisée quelle idée) (même si un petit vin chaud ou un bon grog, par des temps incléments…)

Mais, vous demandez-vous, qu’est-ce donc que ce Québec en novembre dont on nous rebat (Ahem) les oreilles depuis maintenant 9 ans (oui tout ça) ? (Sauf bien entendu si vous attendez déjà ce rendez-vous avec grande impatience, pile de bouquins et paillettes plein les yeux). Rien de compliqué, rassurez-vous ! Il s’agit simplement de voir fleurir la littérature québécoise sur les blogs et autres médias dits sociaux tels que facebook, instagram ou autres… Et comment faire pour faire fleurir cette littérature ? Mais en en parlant bien sûr, en en lisant, en en discutant, en en écrivant, en partageant autour, encensant ce qu’on aime, mitigeant ce qu’on aime moins, ergotant sur les deux, bref… Vous avez compris l’idée, en novembre, on lit québécois et on en parle…

Des règles ? Peu très peu, Karine et moi ne sommes pas vraiment branchées contraintes, plutôt plaisir… donc une seule lecture québécoise dans le mois suffit pour en être mais bien sûr vous pouvez lire autant que vous voulez et combiner avec autant d’autres challenges qu’il vous sied. (genre bd du mercredi, raviolis du jeudi ou Halloween… C’est open bar !) Les autrices et auteurs peuvent être québécois pur laine ou d’adoption, vivre ou avoir vécu au Québec, tout est permis tant qu’on reste au Québec.

Les années précédentes nous avons organisé pas mal de lectures communes autour de thèmes et d’auteurs, lectures tout à fait facultatives et non limitatives au reste mais c’est toujours amusant de lire ensemble ou de se donner des défis. Cette année, la très divine et très talentueuse Karine nous a choisi 15 chansons québécoises associées à des thèmes autour desquels vous pourrez broder tout à votre aise. Oui oui c’est Karine qui a eu cette merveilleuse idée et choisi les tounes (j’ai juste proposé Jean Leloup ; je suis grave poche en chansons québécoises mais j’adore l’idée).

Or donc voici le programme que bien entendu vous pouvez suivre ou pas du tout, entièrement ou partiellement, en couplant ou triplant les catégories bref à votre sauce tant que vous y prenez plaisir :

1. On jase de toi – Noir silence

Un livre sorti en 2020. Pour rester en prise avec l’actualité que diable….

2. L’amérique pleure – Les cowboys fringants

Un roman engagé. essai, roman, nouvelle peu importe tant que l’oeuvre défend une cause et prend parti…

3. Grand champion – Les trois accords

Un livre ayant gagné un prix littéraire. C’est bien les prix, ça donne des idées et vous pouvez vous appuyer sur les plus prestigieux comme sur les plus confidentiels voire carrément privés… (genre le top 10 de mes livres québécois préférés, voui voui voui)

4. Arnaq – Elisapie

Un roman d’un auteur autochtone. Et il commence à y avoir de plus en plus de choix et c’est bien…

5. Tu m’aimes-tu – Richard Desjardins

Un roman où il y a de l’amour. De l’amour, de l’amour et encore de l’amour… Les romances fittent mais il y a des tas d’autres romans où l’amour est présent au détour d’une page.

6. Martin d’la chasse galerie – La bottine souriante

Un roman SFFF. Science-Fiction, Fantastique, Fantasy et tous les sous genres, aujourd’hui on dirait les littératures de l’imaginaire mais ça me semble toujours un peu flou… enfin profitez-en pour jouer sur le flou si ça vous arrange.

7. Fracture du crâne – Ariane Moffat

Un roman issu de la diversité ou dans lequel on parle de la diversité. diversité de culture, de genre, d’orientation sexuelle, d’apparence, de capacité, que sais-je encore ?

8. Plus tôt – Alexandra Stréliski

Un classique québécois ou un futur classique selon vous. Un petit classique, ça remet sur les rails non ? et puis on a l’impression d’avoir accompli un truc, enfin moi ça me fait cet effet et vous ? Pour la définition de classique, on vous fait confiance mais disons que l’âge et la célébrité sont toujours des critères sûrs.

9. Place de la République – Coeur de pirate

Un roman qui a traversé l’océan. Tout roman québécois publié (ou plus souvent republié) par un éditeur français (ou autre mais je ne connais que des français)… Ce sont les plus faciles à trouver de ce côté de l’océan et ça compte (et oui moi aussi je vis en France depuis un bail maintenant et ce n’est pas toujours facile de trouver les romans qui me crient de les lire toutes affaires cessantes, croyez-moi.)

10 . Nos joies répétitives – Pierre Lapointe

Un roman qui fait partie d’une série. Une série de livres (ou un roman issu de la série hein, paniquez pas), une série télévisée, une suite, une prequel, un spin off (comment on dit ça en français aidez-moi) , tout ce que vous voulez…

11. J’aurais voulu être un artiste

Un roman dans lequel il y a de l’art. Au départ ce devait être “livre avec des livres dedans” : quand on est obsédées textuelles et qu’on organise un challenge, on se fait plaisir mais finalement, au diable les restrictions, tous les arts sont les bienvenus.

12. Dans la nuit qui tombe – Karim Ouellet

Un polar/thriller/roman d’horreur/roman noir. Noir c’est noir comme disait quelqu’un…

13. Tit-Cul – Les cowboys fringants

Un roman ou un album ou une BD jeunesse. un rien de jeunesse ou de bd les gens, y’a des pépites…

14. Balade à Toronto – Jean Leloup

Un livre d’un auteur canadien, mais pas québécois. Francophone ou anglophone (ou autre finalement) peu importe tant qu’il vient d’une autre province. (Je vous ai déjà parlé de Robertson Davies ? Non ? ben faudrait… ) Et sinon j’adore Jean Leloup oui voilà, il fallait que ce fut dit.

15. N’importe quoi – Éric Lapointe

Le titre dit tout. Comment ? Vous aviez un titre inclassable ? Un Otni en puissance ? Un truc impossible ? Que nenni cette catégorie est là pour vous… Tout y fitte, tout y va, tout y convient (si j’ose ainsi dire bien sûr)…

À vos marques donc et à vos lectures ami.e.s de la littérature québécoise, qu’elle vous soit douce, qu’elle vous apporte fun, plaisir, joie, émotions et toute cette sorte de chose et rappelez-vous, on fait tout cela pour le plaisir. Vous êtes libres, faites vos choix comme ça vous tente – Karine et moi avons des sections québécoises assez dodues ma foi. Venez en parler sur le groupe FB si cela vous dit, utilisez le hashtag pardon motclic #québecennovembre si cela vous tente… Vous pourrez partager vos billets et vidéos en commentaires des billets récap qui paraitront le 1er novembre sur les deux blogs ou bien sûr sur le groupe FB et en attendant… lisez québécois 🙂

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Suzuran

Anzu est céramiste, divorcée et élève seule son fils d’une dizaine d’années. Réservée et discrète, elle s’exprime pleinement dans son art, la création de vase d’Ikebana, et en a fait son métier. Car si elle parait timide et peu sûre d’elle, Anzu cache en fait une grande force intérieur qui lui permet de mener sa vie comme elle l’entend malgré les pressions de la société japonaise, douces lorsqu’elles sont le fait de ses parents ou plus acérées venant de sa soeur Kyoko. Et de cette sérénité, Anzu va avoir grand besoin quand l’annonce des fiançailles de sa soeur vient semer le trouble dans une vie qu’elle a voulu quasi monacale…

De Aki Shimazaki, j’avais beaucoup aimé le Cycle du Poids des secrets, lu il y a un certain temps déjà et je m’étais promis d’y revenir. Son nouveau roman (d’accord il est sorti il y a un an mais personne ne me dit rien à moi) m’a semblé une bonne occasion. Au départ, cependant, je me suis sentie un rien chagrinée par l’écriture. La simplicité du style de l’auteur frôle ici l’ascèse – des phrases courtes, au présent, descriptives au possible. Tellement épurées qu’elles en deviennent élémentaires. Oui mais voilà, je l’ai quand même lu d’une traite ce roman – il est court certes, une centaine de page mais tout de même – et les personnages me trottent encore et encore dans la tête. j’admire la délicatesse avec laquelle l’autrice esquisse la complexité des sentiments et, je l’avoue, la profonde sérénité d’Anzu et sa capacité de résilience me rende un rien jalouse. Finalement je me dis que je pourrais bien lire un autre Shimazaki – voire tout un cycle, genre Au coeur du Yamato – pour voir si son style me gène tant que cela. Délicat !

Suzuran – Aki Shimazaki – 2019 – Léméac

PS : Aki Shimazaki bien que née et élevée au Japon est installée au Québec depuis près de 30 ans et écrit en français. Une bonne recrue pour le programme de Québec en novembre

PPS : Au cas où la couverture serait insuffisante, je précise que Suzuran en japonais c’est le muguet, fleur parfumée, délicate, discrète, extrêmement solide une fois enracinée et parfaitement toxique… Je dis ça je dis rien…

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La mariée de corail

Il y a trois sortes de gens
Les morts et les vivants
Et ceux qui sont en mer

En pensant à La mariée de corail, comme d’ailleurs à la précédente enquête gaspésienne de l’inspecteur Moralès, j’entends scander la voix de Lavillier : “il y a trois sortes de gens…” (cela dit il parait que c’est une citation d’Aristote, apocryphe bien sûr, mais cela ne change rien à la voix que j’entends dans ma tête) (oui oui je songe à consulter au sujet de ces voix).

Comme dans Nous étions le sel de la mer, Nous revoici en Gaspésie, cette fois encore une femme a disparu, une femme de mer, capitaine de homardier rien que ça, unique en son genre. Suicide, accident, autre chose, nul ne sait et c’est l’inspecteur Moralès qui est chargé d’enquêter. Un peu à son corps défendant car sa vie personnelle – ses relations avec sa femmes, absente, avec son fils, qui vient de débarquer avec toutes ses affaires entassées dans une voiture – lui semble mériter un rien de temps et de réflexion mais bon c’est son métier et puis la disparue, Angel, est elle-aussi la fille de quelqu’un…

À vrai dire, on va vite se rendre compte que celle qui est digne d’intérêt est bien plus la victime elle-même que son entourage. Femme entêtée, risque-tout, généreuse, fascinante par delà la mort elle-même, Angel Roberts a suscité de son vivant autant d’admiration que de réprobation, pour ses choix de vie et sa façon de les conduire. Ce qui ne signifie pas que l’autrice en oublie les autres personnages, bien loin de là. C’est même ce qui fait une bonne partie de l’intérêt de ce polar poétique, car au delà de la résolution d’un crime, c’est bien de la compréhension des motivations entrelacées des uns et des autres qu’il s’agit et plus l’histoire avance plus on perçoit la profondeur et la complexité de leurs liens et de leurs sentiments. Une partie disais-je, oui, car l’autre très grand atout de ce roman c’est l’écriture bien sûre, salée, iodée, brumeuse et lumineuse à la fois, nous envoyant au visage plus que l’air du large, d’entêtants embruns. Un livre splendide, à la hauteur de Nous étions de sel de la mer qui m’avait en son temps, enchanté et qui donne furieusement envie de le relire. Grisant !

La mariée de corail – Roxanne Bouchard – libre expression – 2020

L’avis de La divinissime Karine

PS : Le manque de compétence relationnelle de Joaquin Moralès est quand même éprouvant parfois, il faut bien l’avouer, on a grande envie de le secouer un coup mais bon, j’en connais des comme ça…

 

 

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Meurtre sur la Madison – Les morts de Bear Creek – La vénus de Botticelli Creek

Trois romans pour le prix d’un, c’est cadeau… Je sais ne me remerciez pas. Comme j’ai lu ces trois romans à la suite (quasiment sans respirer entre deux) pour la bonne raison qu’il se suivent (Il y en a d’autres mais ce sont les trois seuls traduits en français pour le moment) faire trois billets se serait révélé bien artificiel et pour tout dire on risquait la redite voire la reredite.

La rivière Madison dont il est question dans le titre du premier Opus est donc l’une des plus célèbres rivières à truites des États-Unis. Les amateurs viennent de partout tremper leurs mouches et faire marcher le commerce local, y compris – surtout peut-être – les très (très) riches amateurs. Autant dire que quand l’un d’entre eux pêche inopinément au lieu d’une belle truite un triste cadavre incontestablement humain à la lèvre inférieure piquée d’une superbe Royal Wulff (oui une de ces mouches compliquées que l’on noue au bout des cannes au lancer) cela peut se révéler très mauvais pour les affaires et justifie amplement – s’il en était besoin – la mauvaise humeur de la shérif Martha Ettinger. Humeur au reste assez habituelle chez elle, ce qui ne l’empêche pas de savoir s’entourer et de mener efficacement ses enquêtes…

Le grand atout de cette série de romans – les enquêtes de Sean Stanahan je crois  (oui je ne vous ai pas encore parlé de lui, c’est pour le mystère) – ou disons les deux grands atouts, sont le cadre – sublime – et les personnages. Pour le cadre nous sommes dans la droite ligne du très regretté W. G. Tapply (dont je ne saurais trop vous recommander la lecture), la nature sauvage ou presque, les rocheuses à l’ouest, la forêt partout, les lacs et les rivières pour le plaisir autant du pêcheur que de l’amoureux de la nature ou de la méditation, le tout servi par une écriture lumineuse…  D’autant qu’il y a quelque chose de très poétique dans l’art de la pêche à la mouche, en tout cas décrit comme cela, même moi j’ai eu envie d’y aller voir et pourtant la seule chose que j’emmène à une partie de pêche c’est un bouquin (et le pique-nique éventuellement). Mieux, dans ce cadre somptueux les personnages sont pleins d’intérêt, l’épineuse shériff Ettinger, le peintre-enquêteur-malgré-lui Sean Stranahan, le pisteur Blackfeet Harold Little Feather, le guide de pêche Rainbow Sam tous sont attachants et tous évoluent de livre en livre… un rien succincts au départ, il s’approfondissent et leurs relations se construisent pour notre plus grand plaisir. Les intrigues sont bien menées, assez retorses ma foi avec juste assez d’action  (C’est rarement ce que je préfère dans un polar) pour donner du piment. Bref de l’excellent nature writing dans la veine noire. Rafraichissant !

Meurtre sur la Madison (2012) – Les morts de Bear Creek (2013) – La vénus de Botticelli Creek (2014) – Keith McCafferty – Traduit de l’anglais (états-unis) par Janique Join-de Laurens – Gallmeister

PS : Je trouve que les titres anglais (The Royal wulff murders pour le premier – et voici à quoi ressemble une royal wulff pour les curieux) des trois premier opus sont bien trouvés avec leur nom de mouches, bien que évidemment je ne l’ai compris qu’après lecture…

PPS : avoir fait du personnage central un peintre m’a bien plu aussi, ça cadre bien avec le côté contemplatif (ai-je assez piqué votre curiosité sur ce Sean pêcheur-peintre-détective ou non ?)

PPPS : Craig Johnson, le créateur du célebrissime shériff d’Absaroka dans le Wyoming, Walt Longmire, est fan aussi… ça compte non ?

PPPPS: attention aux Grizzlis

 

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Dans l’or du temps

L’été, la Normandie, le sel, le sable, la famille… Voilà ce qui s’annonce pour le narrateur : toutes les apparences d’un bonheur simple, peut-être même une part de réalité mais au-dedans comme un grand vide qu’il ne s’explique pas – en même temps on ne peut pas dire qu’il soit doué pour l’introspection – mais qu’il constate avec une inquiétude diffuse. Jusqu’à ce qu’il rencontre Alice au détour d’un panier de poires, Alice vieille, excentrique, souvent acerbe, parfois plus à l’écoute de ce qu’il ressent que lui-même. Alice et ses trois Kachinas hopis sur l’armoire, Alice qui a fréquenté André Breton et les surréalistes en Arizona et qui semble encore hantée par ce là-bas trop chaud, trop sec, trop ensoleillé. Là-bas où vit le Peuple paisible*…

Je me demande à quels contes on pourrait comparer ce roman, Hansel et Gretel pour la vieille dame au fond du jardin attirant l’innocent promeneur – et puis n’a-t-elle pas un four du diable, les Mille et une nuits pour l’attraction irrésistible d’en savoir toujours un peu plus, ou encore un de ces contes initiatiques hopis où l’enfant devenant adulte comprends comment les esprits s’incarnent derrières les masques. Disons qu’il y a un peu de chaque, avec en prime cet entêtant va-et-vient, obsédant comme la mer, entre les pierres chauffées à blanc des villages Pueblos et la pluie insistante et douce de la côte d’albâtre, entre mutisme et confidences, entre coquille vide et trop plein d’images et d’émotions. Le tout dans ce style rêche et placide qui n’appartient qu’à Claudie Gallay, certains s’y ennuient, moi j’y trouve une poésie aussi poignante et vertigineuse que le vide intérieur du narrateur. Enivrant !

Dans l’or du temps – Claudie Gallay – 2006 – Le Rouergue

Déjà chroniqués dans ces pages de Claudie Gallay (que j’aime d’amour, vous l’aviez compris) : La beauté des jours, Une part de ciel et les années cerise

*c’est ce que signifie Hopis dans leur propre langue

PS : Le titre – magnifique – est inspiré directement de l’épitaphe d’André Breton, Je cherche l’or du temps, allez donc la lire à l’occasion au cimetière des Batignolles dans le 17e arrondissement de Paris section 31 (oui je me promène dans les cimetières, pas vous ?)

PPS : Les villages Hopis sont constitués aujourd’hui en réserve à part entière mais pendant longtemps ils ont été “inclus” dans la réserve Navajos dans la région des Fours corners. Un endroit désolé et magnifique qui n’est guère accessible par les temps qui courent mais on peut toujours lire Soleil hopi, le fameux livre dont il est question dans ce roman, et puis rêver…

 

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La brodeuse de Winchester

1932, Violet, trente-huit ans, fait partie de ces “femmes excédentaires” dépourvues de mari pour cause de Grande Guerre*. Objet à la fois de pitié – car enfin elles ne peuvent être de “vraies” femmes, et de méfiance – mais ne menace-t-elle pas un peu les ménages de celles en puissance de mari, ces femmes peinent à trouver leur place dans une société qui aime les choses claires et les chasses bien gardées. Étouffée tant par sa situation que par une mère acariâtre, Violet a d’abord réussi à trouver un emploi, puis à se faire muter à Winchester à une vingtaine de kilomètres de la demeure familiale, distance réduite sans doute mais suffisante pour être obligée de trouver un logement – chose délicate pour une célibataire – et de vivre enfin une certaine liberté dans la mesure où ses très chiches finances le lui permettent. La magnificence de la cathédrale de Winchester étant un loisir gratuit – ce qui  n’est pas rien pour une femme obligé de sacrifier un repas pour une soirée au cinéma – elle y prend quelques habitudes jusqu’à ce qu’elle y croise une singulière confrérie de brodeuses et que la vie, peu à peu, se pare de nouvelles couleurs…

J’aime que les personnages de roman changent et évoluent avec leur histoire et c’est justement – scriptrix gratias** – le sujet de ce roman. Un sujet traité tout en finesse – brodé pour ainsi dire, sur le canevas pâli d’une époque pas si lointaine où la place de chacun dans le monde était clairement délimitée et où malheur à ceux qui – serait-ce à leur corps défendant – se retrouvaient à la marge. Pourtant c’est aussi le moment où, pour les femmes, les choses commencent à bouger – n’ont-elles pas le droit de vote depuis quelques années en Angleterre – et Violet va se glisser, sans but défini ni désir construit – qu’elle serait bien en peine de formuler d’ailleurs – dans ce courant émancipateur d’une façon d’autant plus remarquable qu’elle est portée par l’activité la plus traditionnellement féminine qui soit : la broderie.  Mais est-ce si surprenant de la part de Tracy Chevalier qui a trouvé (j’imagine) l’inspiration dans le personnage de Louisa Pesel, la mentor de Violet, personnage historique qui – outre qu’elle conçut et dirigea la réalisation de la décoration brodée du chœur de la cathédrale de Winchester – enseignait la broderie aux traumatisés des tranchées de la grande boucherie, prônant que se concentrer sur la production de quelque chose de beau était un bon moyen de se réconcilier avec la vie. Un roman tout en délicatesse, tant sur la forme que sur le fond mais sous tendu par un courant puissant, une trame faite de l’obstination de certaines à obtenir le droit de vivre autrement. Sic parvis magna***. Inspirant !

La brodeuse de Winchester – Tracy Chevalier – 2019 – traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff – Quai Voltaire – 2020

*Pourtant Yoda sait que nul par la guerre ne devient grand (pardon je sors)

**Merci à l’autrice (j’écris en latin si je veux)

***Des petites choses nait la grandeur (traduction controversée mais devise attestée de sir Francis Drake – El Dragón – pirate pardon corsaire pardon homme politique anglais).

PS : il est aussi question de sonneurs de cloches – carillonneurs – dans ce roman et c’est assez passionnant.

PPS : en plus ça donne envie de broder…

cliquez sur l’image pour en savoir plus sur Louisa Pesel et le cercle des brodeuse de la cathédrale de Winchester

 

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Léviathan

Dans la bible ou dans les mythes plus anciens, le Léviathan est un monstre qui symbolise plus ou moins la révolte contre le créateur, quelque chose comme le chaos pour le dire vite où plus médiévalement la bête de l’apocalypse. Pour Hobbes, plus tard, le Léviathan c’est l’État au sens d’un mal nécessaire (oui je résume abusivement), bête à laquelle Alain, au début du XXe siècle, ajoute les masses qui s’y soumettent aveuglement en s’intoxiquant aux médias. Sachant que le roman d’Auster porte en exergue la citation d’Emerson : Tout État actuel est corrompu ; nul doute que son texte embrasse la profondeur symbolique de son titre.

Euh oui voilà voilà voilà, mais de quoi est-il donc question ?

Disons que c’est l’histoire d’un homme qui écrit l’histoire d’un autre homme qui lui-même raconte et se raconte beaucoup d’histoires… une histoire d’écrivains, une histoire bavarde et singulièrement instrospective. Après un premier chapitre plein de promesses, Paul Auster nous emberlificote dans des méandres détaillés de relations amoureuses et amicales censément pleine de conséquences pour la suite de cette fameuse histoire qu’il nous promet sans cesse. Je ne sais plus qui a dit que Auster se conduisait comme le biographe de ses personnages mais Tolkien que c’est vrai. Bref revenons à nos moutons austeriens,  au départ donc, et pendant un bon moment, on se demande où il va, ce qu’il raconte et où se cache le fil conducteur de cette supposée histoire dont on ne voit pas bien le sujet. Mais voilà c’est Auster, et bien que nous entretenions (à son insu j’imagine) une relation compliquée faite de hauts et de bas, je dois bien reconnaitre que de talent, il est fort pourvu. Et une phrase en entrainant une autre, on se voit le suivre, continuer (ce qui n’est en rien gagné d’avance avec moi qui abandonne allègrement les lectures insatisfaisantes avec la conscience pure et l’âme en paix,), se laisser porter enfin par cette écriture jusqu’à ce que les choses se mettent bizarrement en place – quand ? on ne saurait dire – et que tout – mais vraiment tout – prenne enfin un sens. Le sens d’une réflexion sur l’engagement, sur l’éthique, sur le sens de la vie (mais si, il y a un rapport avec les Monthy Python, je le prétends), sur la création, littéraire et artistique et sur cette intime cohérence de nos choix, de nos idées et de nos actes qui nous donne ou non l’impression d’avoir vécu. Un livre retors, à la construction serpentine – c’est bien le moins pour ce dragon des mers – qu’on ne peut vraiment reposer qu’après avoir relu le premier chapitre. Impressionnant !

Léviathan – Paul Auster – 1992 – traduit de l’anglais (US) par Christine Leboeuf – Actes Sud – 1993

PS : tssss bien sûr qu’il y a un rapport avec la statue de la liberté…

PPS : Oui avec des explosions aussi…

PPPS : Aller pour le plaisir, car on ne se lasse jamais de l’écriture hallucinée de Jean et puis ne dirait-on pas qu’il cause des GAFA, avouez…

11.Puis je vis monter de la terre une autre bête, qui avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et qui parlait comme un dragon.
12. Elle exerçait toute l’autorité de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la blessure mortelle avait été guérie.
13. Elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes.
14. Et elle séduisait les habitants de la terre par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de faire une image à la bête qui avait la blessure de l’épée et qui vivait.
15. Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parlât, et qu’elle fît que tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête fussent tués.
16. Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front,
17. et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. »

Apocalypse 13, 11-17

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Bleu, histoire d’une couleur

Aujourd’hui le bleu est la couleur préférée d’une très grande majorité des occidentaux – toutes les enquêtes s’accordent sur le sujet. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, jusqu’aux XIIe siècle, cette couleur est la grande absente des écrits, des descriptions et des symboles. Au point que certains ont pensé, jadis, que les “antiques” ne la voyaient pas. Sans doute la voyait-il, mais somme toute, elle n’était pas remarquable, pire elle était barbare (qui eux l’utilisaient, la nommaient et la maitrisaient assez bien) voire portait malheur (les deux choses n’étant pas sans lien peut-être), quoi qu’il en soit, ni le ciel ni la mer n’était associé à cette nuance anodine pour laquelle même les mots manquaient. Et puis vint le beau XIIe siècle et le début de l’ascension d’une couleur bientôt associé à la lumière, à la vierge (la couleur mariale par excellence), couleur chaude (et oui), riche mais néanmoins morale, honnête, puis romantique… pourquoi, comment, par quel biais le bleu a-t-il changé de position dans l’esprit des humains ? Symbolique, héraldique, théologie mais aussi chimie des pigments et des  teintures, histoire de l’art et du vêtement sont analysés ici pour comprendre le parcours historique et culturel de cette couleur et par extension des couleurs en général ; cette notion si difficile à définir au point qu’il faille toujours en passer par un référent, car comment définir le bleu sinon en le liant à l’azur, aux plumes de canard ou aux délicats myosotis. Un essai tout à fait passionnant et, me semble-t-il, assez accessible pour intéresser chacun même non historien… Notons que depuis la parution de cet opus, Noir, Rouge, Vert et Jaune ont également vu le jour… je ne les ai pas encore tous lu (Vert était tout à fait passionnant aussi) mais c’est prévu et en attendant si d’aucuns désiraient me faire un cadeau (sait-on jamais), qu’ils sachent bien que la série en grand format illustrée me ferait très grand plaisir. Coloré !

Bleu, histoire d’une couleur – Michel Pastoureau – 2000 – seuil – 2014 – Points

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L’exil et le royaume

“Les patrons voyaient leurs affaires compromises, c’était vrai, mais ils voulaient quand même conserver une marge de bénéfices; le plus simple leur paraissait encore de freiner les salaires, malgré la montée des prix. Que peuvent faire des tonneliers quand la tonnellerie disparaît? On ne change pas de métier quand on a pris la peine d’en apprendre un ; celui-là était difficile, il demandait un long apprentissage. Le bon tonnelier, celui qui ajuste ses douelles courbes, les resserre au feu et au cercle de fer, presque hermétiquement, sans utiliser le rafia ou l’étoupe, était rare. Yvars le savait et il en était fier. Changer de métier n’est rien, mais renoncer à ce qu’on sait, à sa propre maîtrise, n’est pas facile. Un beau métier sans emploi, on était coincé, il fallait se résigner. Mais la résignation non plus n’est pas facile. Il était difficile d’avoir la bouche fermée, de ne pas pouvoir vraiment discuter et de reprendre la même route, tous les matins, avec la fatigue qui s’accumule, pour recevoir, à la fin de la semaine, seulement ce qu’on veut bien vous donner, et qui suffit de moins en moins.”

J’aime Camus, je l’aime au point de donner une chance à ce recueil de nouvelles, car les nouvelles en général ne sont guère ma tasse de thé, cela se sait. Mais il y a toujours des exceptions et ce recueil en fait parti ; forcément allais-je dire, tant le style, sec comme de la pierre a fusil, de Camus me touche toujours. Éminemment évocateur, presque visuel, voire sensuel, il brosse paysages, personnages et dilemmes avec la même puissance, la même tendresse, qui vous met le goût de la poussière sur la langue et l’angoisse de l’humain au cœur. Six nouvelles donc, quatre situées en Algérie encore française, une à Paris et la dernière au Brésil dans un petit village amazonien. Toutes méritent le détour mais je dirai un mot de mes deux préférés, les Muets qui racontent le retour au travail d’ouvriers tonneliers après une grève avortée dans un petit atelier d’Alger (d’où est tiré la citation si “actuelle” qui entame ce billet) et l’Hôte qui brosse le portrait en creux d’un instituteur pris entre conscience et réalité dans une petite école de montagne de l’arrière pays algérien. Deux pépites qui mériteraient à elles seuls une lecture mais les quatre autres ne manquent pas d’intérêt ni de profondeur encore moins de style. à découvrir !

L’exil et le royaume – Albert Camus – 1957

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